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A Contre Ciel - Zwartkat Chapitre 15 Parmi tous les fantasmes des tankistes, et Dieu sait si cette corporation en cultive à elle seule plus que n'importe quelle autre arme de l'Armée Rouge, celui d'être enfermé pendant deux heure en tête à tête avec une superbe créature dans son char doit figurer au sommet de la liste. D'autant plus si cette créature possède une splendide chevelure rousse. D'autant plus si elle est gradée. D'autant plus si sa silhouette élégante laisse paraître derrière une veste cambrée une paire de seins dont le galbe ferait pâlir de jalousie tous les clochers à bulbes de la Sainte Russie. Seulement voilà, les fantasmes ne se réalisent jamais comme prévu et malgré cette situation exceptionnelle, la libido de Grégory n'arrivait pas à décoller le moindre du monde. Elle devait stagner au fin fond de ses chaussettes trouées, bien décidée à le bouder. Évidemment, ce soir, quand cette mission sera accomplie et qu'il retournera au bivouac de sa compagnie, il pourra toujours servir à ses collègues une version colorée et juteuse de cette escapade. Les mots pour décrire une fantastique partie de jambes en l'air ne lui manqueront pas. Grégory est plutôt bel homme. Cheveux noirs. Yeux ténébreux. Corps athlétique. Il n'aura pas de mal à faire croire que son charme a eu raison de la rouquine. Dans son T34, à l'abri de la pluie... La pluie... Lena remonte l'allée bordée de peupliers sous la pluie battante. Il fait sombre sous ses arbres. Il fait sombre en passant devant ces sentinelles. Gardes NKVD. Ils ne la saluent pas. Ils la regardent même avec défiance. Si elle vient ici, c'est sans doute parce que le Colonel l'a convoqué... Et ceux qui se font convoquer terminent en général avec une balle dans la nuque... Ou pire.. Alors, à quoi bon saluer cette future condamnée... Le bunker est au bout du sentier. Construit à la hâte par les Allemands pendant le siège de Moscou. Enfin, ça, c'est ce qu'on raconte... De toute manière qui est sûr de savoir quoi que ce soit à propos du démon? Il a installé ses quartiers ici. Non loin du front... Non loin de la capitale... A l'entrée du bunker, deux sentinelles qui barrent le passage. Ils dévisagent Lena tout en regardant ses papiers. Un va et vient de yeux méfiants. Inquisiteurs. Ils la laissent entrer. Première antichambre. Un caporal vient vers elle. Un géant. Yeux bridés. Pommettes saillantes. Pas de salut. Il lui demande son arme de service. Elle lui tend son Nagan. Il lui demande de se tourner. Elle s'exécute. Elle sent alors des doigts parcourir son corps. Pas de gestes compromettants. Mais une humiliation quand même... Une fois la fouille terminée: -"C'est bon, vous pouvez entrer.." Deuxième antichambre. Un long couloir. Toujours pas de fenêtres. Toujours une lumière blafarde. Des petites ampoules qui scintillent... Des petites ampoules qui jettent une lueur sinistre sur ces murs gris. Des murs qui ruissellent d'eau... Lena Frisonne. Mais il est trop tard pour faire demi tour. Trop tard... A cet instant, le dandy doit écumer de rage en pensant qu'elle est en retard... Quand elle entre finalement dans le bureau du Colonel Wydek, ce dernier relève à peine la tête, tout concentré à éteindre méticuleusement une cigarette dans un cendrier énorme qui trône en plein milieu de sa table de travail. -"Capitaine Katina... Je m'attendais à votre visite... Mais pas si tôt..." Lena ne se trompe pas. Quand il a prononcé le mot Capitaine, il y avait de l'ironie dans sa voix. Elle avale sa salive. Sensation pénible. Il tend l'énorme cendrier à son aide de camp (le soldat le plus obèse que Lena n'a jamais vu de toute sa carrière) qui sort de la pièce comme un automate avec le cendrier dans ses mains comme s'il s'agissait d'un précieux présent. Lena le suit du regard, un peu éberluée devant un tel cérémonial. Était-ce vraiment une bonne idée de venir ici ? N'est ce pas complètement ridicule de penser que ce personnage pourrait lui venir en aide? Ce même personnage qui a jadis humilié et torturé Yulia dans le camp, ce même personnage que Lena voulait tuer... Si, tout ça est absurde! Elle a tout d'un coup envie de fuir ce bureau, fuir cette pièce sans fenêtres, fuir ces murs gris décorés de cartes et de portraits de Staline, fuir ce diable d'homme qui la regarde à présent en souriant et qui lui dit avec le ton de la confidence: -"Je déteste l'odeur des cendres froides... Capitaine..." -"Camarade Colonel, je suis venue vous demander un... Service..." Le colonel lui désigne la chaise face à son bureau. Lena s'assied. Sur le bord de la chaise. -"Racontez-moi..." Lena commence son récit. D'une voix de petite fille. Une voix qui se perd en écho sous le bruit de la pluie battante qui fouette ce bunker. La pluie... Grégory jette encore un œil sur la rouquine... Oui, objectivement, elle est jolie. Mais il faut bien avouer qu'en ce moment, cette capitaine assise en face de lui dans la cabine exiguë de son T34 ne lui inspire aucune attirance. Peut être est-ce dû au fait qu'elle soit du NKVD. Combien de délations a t elle déjà à son actif? Combien de déserteurs a t elle déjà abattu froidement? Combien de prisonniers a t elle déjà torturé? Il connaissait assez d'histoires sur les NKVD pour en avoir une horreur compulsive. Peut être est-ce dû au fait que cette mission n'est pas commune. Déposer un passager tout près des marais de Karovnja... Autant dire le trou de cul du monde. Une zone infestée de moustiques, boueuse à souhait, tellement insalubre que ni les Allemands ni les Russes n'ont avancé dans cette région frontalière des postes de combats. Peut être est-ce dû au fait qu'il n'avait pas vu ce fossé et que comme un bleu il avait embourbé son T34. Embourbé? Non. Le terme exact serait plutôt encastré. Une seconde d'inattention, le char avait subitement glissé sur le coté. Grégory ne voyait plus vers où il se dirigeait. Seules les bordures latérales du chemin défilaient devant sa petite fenêtre. Un filet de buissons fatigués par la pluie. Des éclats de vert et de gris. Il avait bloqué une chenille et avait mit toute la puissance du moteur sur l'autre afin de redresser. Mais le sol était trop fangeux. Ce brusque changement de régime avait fait valser les trente cinq tonnes du monstre d'acier dans le fossé. Il gisait là à présent depuis une heure. Penché sur le coté. Les chenilles de droite en l'air. Offrant un ventre mou à un potentiel tir ennemi qui serait dévastateur. Heureusement ce n'est pas une zone de combat. Heureusement qu'ils ne sont pas très loin de leur point de départ, dix kilomètres tout au plus... Heureusement Vlad et Yvan se sont portés volontaires pour aller chercher de l'aide. A pieds. Dans cette maudite pluie. Les braves... La pluie... Des rafales d'eau qui viennent fouetter les vitres du bureau du Camarade Sikkof. Mais ce n'est pas ça qui retient l'attention de sa secrétaire qui vient de lui transmettre un télégramme urgent. Non, c'est le déluge d'injures et de paroles colériques qui s'écoulent de la bouche du petit homme d'habitude si poli et si correct. -"Les homosexuels.... Goulag! Les dissidents... Goulag! Les intellos... Goulag! Avec moi ce serait vite fini tout ça... Staline est trop mou!" Il hurle sur chaque fin de phrase, ses bras s'étant transformés en moulinets menaçants. La Secrétaire voudrait bien sortir au plus vite de cette pièce mais le regard de son patron vient de se poser sur elle et il lui parle comme on tente de convaincre une foule... Le camarade Sikkof est à la tribune, sa secrétaire est son public... -"Ce petit colonel... Ca doit être un juif... J'en suis sûr, je les sens de loin ces gens là! Mais je n'ai pas dis mon dernier mot. C'est moi qui dirige encore la presse dans ce pays. Et le pouvoir de la presse est immense! C'est moi qui fais la pluie et le beau temps! J'irai voir Staline et je..." Il s'arrête un instant. Dans son esprit se dessine une riposte. Un plan. Ca le calme un peu. Il tend le télégramme à sa secrétaire: -"Regardez! C'est une copie d'un ordre de mission. Vous allez vous rendre aux archives, vous faites ce que vous voulez mais je veux tout savoir sur ce colonel Wydek, je veux tout savoir sur cette soi-disant mission de reconnaissance!" La secrétaire, trop heureuse de pouvoir quitter les lieux, attrape le télégramme et s'éclipse laissant le camarade Sikkof se tourner vers la fenêtre balayée par la pluie. Il marmonne à présent dans ses dents: - "La rouquine, je vais lui remettre la main dessus! Et je vais lui faire passer le goût du gazon moi!" Depuis le départ de ses deux coéquipiers, seul le son de l'eau qui clapotait à grosses gouttes sur les tôles en acier avait rempli ses oreilles. Un son monotone. Oppressant. Maintenant Grégory, à force de bien y réfléchir, sait pourquoi cette fille lui paraît si bizarre. Elle a bien sûr sourit au moment de monter dans le char. Elle a même salué l'équipe en disant quelques mots aimables. Mais sa voix venait de loin. Pas tellement le son de la voix. Elle avait un timbre normal. Mais l'intonation. Comme le rythme de cette pluie. Monotone... Et puis au moment de l'accident... Grégory s'était attendu à une engueulade épicée comme savent le faire les cabots du NKVD. Avec menaces et insultes... Mais là rien. Juste afficher un petit sourire en secouant doucement la tête quand Grégory lui a demandé si elle n'avait pas été blessée. Elle était ensuite sortie avec eux pour faire le tour du char et examiner l'ampleur des dégâts. Et là aussi, elle était restée presque de marbre. Quand Grégory lui a dit qu'il faudra attendre au moins deux heures avant de pouvoir repartir, elle avait répondu par un "Nitchevo"... Elle observait toujours d'un air absent la chenille surélevée en l'air lorsque Vlad et Yvan sont partis le long du chemin de boue. Grégory avait du alors la tirer vers lui pour la faire regrimper dans le char, sinon elle serait sans doute restée bien là, les bras ballants, sous la pluie battante... Elle est détachée de tout... Indifférente à tout... Sans âme... Ils m'ont collé une zombie... Lena sort du bunker. Elle ne prête pas attention aux sourires goguenards des gardes. Tête baisée. Ses pas lents dans la boue. Autant de bruits de succion. Écœurement. Au bout de l'allée bordée d'arbres, Lena s'assied contre un tronc. Elle bascule la tête en arrière. Recevoir la pluie sur son visage. La nettoyer... Un camion s'arrête auprès d'elle. Jets d'eau et de boue. Il en sort une dizaine de malchicks, des gradés sans doute, encadrés par des gardes. Coup de crosses, injures, les malheureux vont rendre des comptes au Colonel... Lena, en voyant ces coups, ces visages terrifiés ou bien plus simplement parce qu'elle vient de repenser au colonel, parce qu'elle vient de revoir son image dans son esprit a une nausée irrépressible. Un jet bouillant envahi sa gorge. Elle se vomit presque dessus. Le sergent qui conduit le troupeau s'arrête devant elle. Les mains sur les hanches il l'houspille: -"Qu'est ce que vous foutez là?" Lena relève la tête. Elle ne prend pas la peine de s'essuyer la bouche. Elle sort de sa poche le papier de mission. Précieux papier qui lui a coûté si cher. Le sergent s'en empare. A la vue de la signature et du cachet, il change de ton. Il lui rend le laissez-passer: -"Et bien, Camarade Capitaine, ne restez pas là. Il y a un convoi qui partira demain vers Karovnja. Allez au centre de ravitaillement et demandez le lieutenant Chekov, il vous guidera." Il laisse Lena là et rejoint les prisonniers. Coups de botte et le petit troupeau redémarre. Le sergent se retourne encore une fois vers Lena. Sourire et petit geste de la main, presque paternel, en tout cas sympathique: -"Le lieutenant Chekov! vous n'oublierez pas hein?" Puis il s'en retourne définitivement à son travail de bourreau: "Qu'est ce que vous regardez bande de pourceaux? Allez en avant!" Lena a encore un haut le cœur en voyant le groupe disparaître sous la pluie. Mais elle ravale sa salive. Elle a entendu le mot centre de ravitaillement... Peut être qu'il y a des douches?... Oui une douche... De l'eau qui s'écoulera sur sa peau nue. Pour la laver... Elle se sent si sale... Grégory tourne la tête pour la regarder. Lena est assise dans un coin du char. Assise est un bien grand mot. Elle est installée dans un coin de la cabine, une jambe allongée, l'autre repliée, épousant avec son corps le coté de la paroi qui est penchée vers le bas. Une pose d'adolescente... On pourrait presque la croire confortablement installée. Contrairement à Grégory qui lui, toujours fidèle à son poste, s'était réinstallé sur le siège conducteur même si ce dernier n'offrait plus une assise horizontale. Ils sont là, face à face, leurs jambes se touchant. Son visage est légèrement détourné de lui. Son regard attiré par un point fixe. Machinalement Grégory tente de localiser ce qui retient l'attention de la rouquine. Apparemment rien... A part la manette, très commune, qui sert à réguler les gaz du recul du canon. Il repose son regard sur le visage de la fille. Et là il frisonne... Elle ne bouge pas les lèvres, aucun son ne sort de sa bouche mais elle a clairement l'expression d'une personne qui est en conversation... Pas comme quelqu'un qui se parle à soi même... Non... Vraiment comme une personne qui parle à... Une autre personne. Des hochements de tête, des yeux qui suivent les gestes de son interlocuteur, des sourires... Quand on est un soldat du front depuis plus d'un an comme Grégory, on a l'habitude de voir des crises de folie... Le souvenir de ce coéquipier qui avait commencé à se balancer sur son siège, doucement d'abord puis de plus en plus fort pour enfin taper son crâne et le faire exploser contre la paroi du char le hantera toujours... Apparemment le délire de la capitaine semble être moins violent... Mais la contempler pendant deux heures en conversation avec une manette de gaz... Non, impossible d'assister à ça... Il allait tousser bruyamment lorsque soudain il se ravise. La rouquine venait de décocher un regard à la manette... Un regard lumineux. Rempli de tendresse. Un éclat de bonheur l'avait transfigurée. Elle venait sans doute d'échanger un "Je t'aime" ou un serment d'amour... Une inspiration traverse alors l'esprit de Grégory: -"Il s'appelle comment?" Lena ne sursaute pas. Elle retourne simplement son visage vers Grégory. Elle lui décoche un sourire. Elle n'a pas l'air gênée. Pas comme lui. Il ne sait plus où se mettre "Quel crétin, si j'avais simplement toussé, j'aurais pu faire comme si de rien n'était... " -"Ce n'est pas il... C'est elle.... Elle s'appelle Yulia..." Elle n'a plus l'air d'être une zombie. Son regard pétille. C'est une autre fille. Une autre fille que celle qui était montée à bord de ce char. Une fille pour qui Grégory pourrait enfin ressentir une émotion. C'est peut être ce qui l'encourage à poursuivre: -"C'est ta fille?" Demande-t-il sans se rendre compte que du coup, il la tutoie. Lena secoue la tête. Le regard amusé. -"C'est une longue histoire..." En quittant son bureau ce matin, Sikkof est plutôt de bonne humeur malgré cette maudite pluie qui n'arrête pas de tomber depuis hier. Sa secrétaire avait fait du bon travail. Il avait travaillé toute la nuit sur le dossier du colonel Wydec et pouvait se rendre à présent chez "Le Patron" afin de lui demander d'éliminer ce trublion. Il avait eu le secrétaire particulier de Staline au téléphone. Il lui a bien expliqué la raison de sa visite. Ce dernier semblait évasif... On ne peut pas demander à ces petits esprits de se rendre compte des enjeux politiques... Staline le comprendra, lui... Et il avait obtenu un rendez-vous directement. "Normal, je suis le chef de la presse, ils ont besoin de moi..." Il avait ensuite téléphoné à des amis, et malgré quelques réticences, il avait obtenu qu'une de ses relations, un commandant, aille empêcher cette rouquine de s'enfuir vers les marais de Karovnja. Pourvu qu'il arrive à temps... La journée serait parfaite si son chauffeur ne mettait pas autant de temps à arriver. Le petit personnel de nos jours... Quand on est pas assez sévère avec ces gens de petite condition, ils n'en font qu'à leur aise... Sikkof essuie ses lunettes avec un petit mouchoir. Une marque de dégoût sur ses lèvres. Sa voiture arrive enfin. Quelques remarques désagréables et une petite menace adressée à Nikita, son chauffeur, et le voilà parti pour le Kremlin. Tout va rentrer dans l'ordre. A mi parcours, une voiture devant eux ralentit. Une grosse berline. Sans doute un apparatchick qui se balade... Mais Sikkof n'a pas envie d'être en retard: -"Dépasse le Nikita! Où as tu eu ton permis de conduire? Dans la ferme de tes parents bouseux?" Mais le chauffeur n'a pas le temps de dépasser le véhicule. Celui-ci s'étant arrêté net. Nikita freine à bloc pour ne pas l'emboutir. Un chapelet d'insulte sort de la bouche de Sikkof. La colère de ce dernier redouble lorsqu'un autre véhicule les emboutit. Par l'arrière. Un léger choc... Nikita comprend. Il n'a pas fait des hautes études et c'est vrai qu'il est issu d'une famille de fermier. Mais pas besoin de grands diplômes pour comprendre que leur véhicule est à présent bloqué. Pas besoin d'être un grand esprit pour se rendre compte que ce n'est pas un hasard. La circulation à Moscou n'est pas assez dense en ces temps de guerre pour qu'un tel accident arrive... Des hommes en imper descendent des voitures, ils se dirigent vers eux. Nikita baisse la tête et regarde son volant. Il se doute de ce qu'il va se passer... Les injures de Sikkof . Puis le bruit de la portière arrière qui s'ouvre. Les cris de Sikkof. Des coups et un corps qu'on traîne à l'extérieur. Les cris de Sikkof se transforment en gémissement. Le chauffeur ne relève pas la tête. Il n'a pas besoin de regarder pour savoir ce qu'il se passe. Son patron traîné sur le sol, se débattant... Puis deux trois coups de pieds. Et les hommes en imper qui le poussent à l'intérieur d'une des voitures. On ne le reverra sans doute plus jamais. Il a du essayer de mordre un requin plus fort que lui. Pas de chance... Quand les deux véhicules qui le coinçaient s'en vont, Nikita redémarre la voiture. Il stoppe les essuies glace, la pluie ayant subitement arrêté... Nikita n'a pas d'état d'âme précis en ce moment. Il espère seulement que l'éclaircie sera longue et que son nouveau patron sera plus humain... Grégory hausse légèrement les épaules. Un peu comme pour dire que de toute manière, il avait tout le temps pour l'écouter. Un peu comme pour dire que c'était à elle de savoir si elle avait envie de raconter son histoire... Peut être qu'après avoir rencontré le diable, on parvient a déceler chez les autres leurs états d'âme. Peut être qu'à force de vivre des souffrances extrêmes et des situations insolites l'esprit parvient à lire dans le cœur… Lena ne sait pas. Mais ce garçon simple lui plait. Et elle a envie de parler. Parler d'elle et de Yulia. Parler de choses qu'elle n'a dite à personne. Qu'elle n'oserait dire à personne... A part à ce soldat... Qu'elle ne connaît pas. Qu'elle ne reverra plus. Qu'elle oubliera. Lena commence son récit. Grégory l'écoute. Il se laisse bercer par la voix claire de Lena. Il se laisse entraîner dans ses aventures. Il ne se rend pas compte que dehors, la pluie s'est arrêtée. Il est complètement emporté par l'histoire de cette jolie capitaine, par cette jeune femme aux cheveux flamboyants, par son amour pour une jeune fille aux yeux si bleus que le ciel s'y est perdu. Pour Lena parler est une délivrance. Parler.. Pour faire revivre ses souvenirs par le son de la voix. Parler... Pour faire revivre Yulia... Pour faire revivre le temps de ses rires complices, le temps de ses incertitudes, le temps des baisers... Parler... Parler comme un soleil. Pour faire fuir tous les nuages gris. Pour sécher toutes ces larmes de pluie. Parler... Après une heure, le silence s'installe à nouveau dans la petite cabine du T34. Mais ce n'est plus un silence glacial. Plutôt une tendre complicité. Grégory lui demande: -"Et Yulia, tu es sûre que ce Sikkof n'a pas réussi à lui mettre la main dessus?" -"Non, Yulia n'est pas réapparue en Russie... Le colonel me l'a certifié... Et il est au courant... C'est lui qui gère tout ce qui se fait comme camps et autres saloperies..." Répond Lena en ne pouvant s'empêcher d'avoir une répulsion quand elle prononce le mot de colonel. Grégory reste songeur. -"J'espère que tu la retrouveras derrière le front... Tu n'as pas trop peur?" -"Oh tu sais, après avoir vu le diable, je suis prête à tout..." -"Tu ne lui a pas vendu ton âme au moins?" Demande Grégory avec un sourire. -"Non, je ne lui ai pas vendu mon âme..." répond Lena. Elle pourrait poursuivre en disant "Mais mon corps, bien, hélas..." Mais même à un inconnu, elle ne l'avouera jamais. A personne... Ca restera son secret. Grégory se penche vers elle. Il pose sa main sur la sienne. Leurs regards se croisent. Un instant de suspension entre eux. Il pourrait rapprocher son visage. Peut être l'embrasser. Il en a envie. Mais il se ravise. -"Je te souhaite bonne chance, Lena..." -"Merci Grégory..." Elle serre sa main dans la sienne. Un bruit de moteur. Des voix. Grégory reconnaît celle de ce brave Yvan. -"Allez, on est là, la cavalerie est à la rescousse!"Crie t il en tapant joyeusement sur la carlingue. Lena et Grégory sortent du char. Une dépanneuse ( un vieux char avec une grue montée) et un autre T34 occupent à présent le chemin. Des hommes avec des câbles et des outils s'affairent autour du char dans le fossé. Un sergent supervise les opérations. Cris. Engueulades. Ordres Il se tourne vers Lena: -"Camarade capitaine, vous allez poursuivre votre voyage dans l'autre char, je vous prie d'accepter les excuses de notre brigade pour ce désagrément." -"Ce n'est rien, Camarade sergent, vos hommes se sont très bien conduits face à cet incident et votre intervention a été très rapide" Un mot aimable de Lena. Ca permettra à Grégory de ne pas essuyer une trop grosse engueulade. En tout cas le compliment a fait mouche. Le sergent a bombé son torse de fierté. Tous les mêmes ces hommes... Au moment de monter dans l'autre T34 Lena s'arrête. Elle se retourne et va auprès de Grégory. -"Comme ça... Ce soir, quand tu raconteras ton histoire à tes amis , ça paraîtra plus vraisemblable..." Lui chuchote-t-elle. Grégory ne comprend pas le sens de cette phrase... Il n'a pas le temps de lui poser une question qu'elle l'enlace dans ses bras et l'embrasse. Pas un gentil baiser russe sur la bouche. Non. Un vrai baiser d'amant. -"Adieu Grégory, et merci pour tout..." Dit elle avec un clin d'œil. Si les autres collègues de Grégory ne chahutent pas c'est bien à cause de la présence du sergent. Mais quelques petits coups de sifflets surgissent ça et là. Un salut à ce baiser. Grégory regarde le char qui emmène Lena s'éloigner sur le chemin de boue. Il se promet de garder en mémoire cette curieuse rencontre, de garder en son cœur cette jeune femme qui a décidé d'en aimer une autre, contre vents et marées. Comme le souvenir d'une tendre amie qu'on ne reverra plus mais qu'on oubliera jamais. Et ce soir, tant pis pour les copains, il ne racontera rien... |