A Contre Ciel - Zwartkat

Chapitre 14

"Et c'est en criant "Hourrah Staline, Hourrah Staline!" que la Camarade Lena Katina dirigea son biplan à la poursuite des avions fascistes. N'écoutant que son sens du devoir, cette Lieutenante du NKVD qui n'est autre que la fille du célèbre Général Katine, n'a pas hésité à lancer son vieil et robuste Tupolev contre une dizaine de stukas. 'Je ne suis pas si héroïque que ça' Nous confie t-elle modestement ' Je pensais à tous mes camarades prolétaires qui travaillent dans les usines et qui nous confient les clés de la victoire. Je n'ai fais que mon devoir' Le Général Vorolov, témoin du combat aérien a directement proposé au Comité Central de promotionner cette jeune femme héroïque au grade de Capitaine..."

Plus bas un autre article:

"Qui est Lena Katina? Nous avons posé la question à son petit ami Andréï qui a bien voulu nous dévoiler quelques aspects de sa vie quotidienne. Cet ouvrier stakhanoviste de vingt-cinq ans nous brosse le portrait d'une jeune femme sensible, aimant l'accordéon et le jus de tomate..."

Lena dépose le journal sur ses genoux. Moins d'une heure après avoir repris connaissance et tout lui paraît surréaliste... Ce lit... Cette chambre d'hôpital... Cet article de la Pravda... Cette chaise... Ce dandy en costume cravate qui embaume toute la pièce de son parfum et qui la regarde avec un sourire crétin...

-"Je vois qu'aujourd'hui, j'ai de la chance... Hier vous étiez encore inconsciente..."

Lena le regarde passer sa main sur sa mèche gominée. Brillantine... Elle détourne son regard vers le journal. Elle remarque alors la photo à coté de l'article. Une photo où elle est dans les bras d'un gars tout blond... Tout commence à tourner dans sa tête...

-"Oui... Comme vous étiez dans le coma depuis qu'on vous a retrouvée, j'ai dû un peu broder sur votre passé... Vous savez les lecteurs aiment bien les détails..." Il prend le journal et regarde avec satisfaction l'article avant de poursuivre: "C'est moi qui l'ai écrit... Vous avez bien aimé?"

Lena a du mal à comprendre le sens de ces mots.. Elle soupire enfin:

-"Depuis combien de temps, je suis dans le coma?"

-"Un mois... Vous êtes toute pâle, vous voulez que j'appelle le médecin?"

Lena secoue la tête... Elle ferme les yeux. Essayer de rassembler ses derniers souvenirs... Tout semble si flou... Oui, l'avion... Oui... Elle et Yulia qui courent vers le hangar... Puis après... Yulia... Un prénom, un visage qui se forme dans son esprit, une chaleur qui lui remonte du plus profond d'elle. Elle réouvre les yeux, se redresse sur son lit. Un peu trop brusquement au goût des cathéters qui la relient à ses perfusions.

-"Ma co-pilote, vous avez retrouvé ma co-pilote?"

Le dandy soulève un sourcil en signe d'étonnement. Il a l'air encore plus ridicule avec cette mimique:

-"J'ignorais que vous étiez avec quelqu'un dans l'avion..."

-"Vous avez retrouvé l'avion et... Il n'y avait personne d'autre que moi... Enfin, n'y avait-il pas une... Un autre... Corps?"

A peine cette question formulée que Lena a peur de la réponse. Ses mains sont moites. Son estomac se crispe... Le dandy se lève de sa chaise. Il prend une forte inspiration pour se donner une contenance.

-"Écoutez... C'est un pur hasard qu'on vous a retrouvée... D'abord ce n'est que par le recoupement de quelques témoignages des survivants de la poche de Kolienka qu'on a su que c'était vous à bord du Tupolev... Votre avion s'est abîmé derrière les lignes ennemies Mademoiselle Katina et... On a jamais retrouvé l'avion parce qu'il est toujours derrière les lignes ennemies... Vous étiez portée disparue... "

Il s'arrête pour adresser à Lena un sourire désolé.

-"On ne vous a retrouvée que bien plus tard... Mais... Vous vous ne souvenez plus de ce qui s'est passé n'est ce pas? Le médecin nous a prévenu de cette éventualité..."

Les questions se bousculent dans l'esprit de Lena... Qu'est ce qui est réel? Qu'est ce qui ne l'est pas? Y avait-il dix stukas? Ou bien moins? A-t-elle chargé délibérément ces avions? Et Yulia était-elle avec elle? Et l'accident? Que s'est-il passé? Certaines images de cauchemar refont surface... Elle voit une botte la frapper en plein visage (Rote Shlampe!). Lena sursaute dans son lit.

-"Écoutez... Je vais appeler un médecin... " Dit le dandy visiblement mal à l'aise.

-"Non! Racontez moi exactement comment vous m'avez trouvée!"Dit Lena sur un ton sec. Un peu trop sec se rend-t-elle compte. Elle rajoute: "...S'il vous plait."

Le dandy se rassied. Serviette en cuir sur ses genoux. Papiers. Documents.

-"Voilà..."

Il sort de sa poche un étui d'où il extrait une paire de lunettes. Tout en les mettant sur son nez d'un geste preste, geste qu'il a du répéter plusieurs fois devant un miroir tellement il est précis, il s'éclaircit la voix.

-"Le 16 février 1942, j'ai ici le témoignage du Général Vorolov qui a clairement indiqué qu'un Tupolev modèle 1932 a décollé au matin de la poche de Kolienka et a affronté victorieusement dans un duel plusieurs avions ennemis. Il a reconnu cet avion comme étant celui affrété au service de feu le Général Katine à l'époque où ce dernier travaillait à l'État major de la Caserne..." Le dandy s'arrête un instant et regarde Lena. "Vous vous souvenez de cela?"

-"Oui, de cela, je crois me souvenir" Murmure Lena.

Le dandy hoche de la tête et prend un autre papier.

-"Le 18 février 1942, suite à une contre offensive de la deuxième brigade des Cosaques de Molanks dans la zone de Kolienka, Le sergent Vladimir Kusturika recueille des témoignages auprès des survivants, notamment auprès d'un Maître chien hospitalisé dans l'ancienne Caserne du nom de..."

-"Peu m'importe ces détails, je veux savoir si...."Tente d'interrompre Lena.

Le dandy relève sa tête en fronçant les sourcils. Il aime s'entendre parler et il a l'habitude d'être écouté...

-"Ce... Témoin, puisque vous vous fichez de son nom, affirme qu'il a vu courir vers le hangar 114 une Lieutenante du NKVD, cheveux roux, etc., qui correspond à votre description physique. Suite aux registres trouvés dans les décombres de l'hôpital, on a pu...."

-"Excusez-moi.... Ce témoin n'a pas vu une autre personne avec moi?..."

Le dandy reprend un air pincé. Lena lui fait son plus beau sourire désolé, elle sait qu'elle devra composer avec cet Apparatchik...

-"Absolument pas, Mademoiselle Katina... Nulle part il fait mention d'une autre personne... Mais, vous savez..." Et là, il tente de se radoucir, de sourire. "Vous avez subi un choc et il est probable que tous vos souvenirs ne soient pas exacts..."

Lena ne sait pas exactement pourquoi mais cela lui semble bizarre. Les souvenirs de sa fuite avec Yulia deviennent de plus en plus précis dans son esprit. Elle est sure que Yulia était avec elle. Sa Yulia… Comment un témoin aurait pu oublier le fait qu'elles courraient main dans la main vers ce hangar? Ses pensées sont interrompues quand le dandy aborde le dernier rapport:

-"Et ce n'est que quinze jours plus tard, soit le 2 mars 1942, suite à une autre contre offensive, celle du Colonel Wiritchsky dans la zone Sud Ouest de Novgorod qu'un convoi de prisonniers soviétiques a été libéré. Vous faisiez partie de ce convoi. Vous étiez encore consciente et vous avez pu décliner votre identité auprès du Commissaire Politique qui s'est chargé de l'accueil des prisonniers libérés. Vous vous êtes évanouie juste après."

-"J'ai été prisonnière?..."

-"Oui, apparemment les Allemands allaient envoyer ce convoi vers un de leurs camps... Vous voyez, vous avez eu beaucoup de chance, Capitaine... C'est une histoire qui se termine bien... Vous êtes une véritable héroïne et le Parti et la Nation ont besoin d'héros comme vous..."

Lena reste silencieuse. Elle a été capturée par les Allemands... Seule? Ou avec Yulia? Que s'est il passé pendant ces quinze jours?... Une bouffée d'angoisse la submerge.

-"Et donc voilà la raison de ma présence, nous allons meubler ces quinze jours.... J'avais espéré que vous vous souveniez de certains détails... Vous savez, le public attend un récit fort, un récit rempli d'actes patriotiques, il faut donc que nous nous mettons d'accord sur un tas de points avant la conférence de presse. Je pense que..."

Lena n'écoute que d'une oreille distraite le dandy qui s'emporte. Est-ce que Yulia est encore vivante? C'est la seule question qui résonne dans son esprit...

-"Après les actes de sabotages, je pense que vous auriez pu aussi tuer quelques gradés allemands... Pas un Général, non... Mais des Colonels que vous auriez égorgés la nuit... Oui égorger... Ca donne l'image de la combattante du terrain, vous me suivez?"

Lena ne suit plus rien. Elle s'est assoupie. Sommeil profond. Rempli de nuages lourds. Des nuages. Comme pour toute cette semaine qui a suivi son réveil. Une impression de coton. Bercée entre le conscient et l'inconscient...

Les visites du dandy. Celles du médecin (vous irez beaucoup mieux dans une semaine). Celles des infirmières. Nuages… Et puis le sommeil. Lourd. Et ces cauchemars (Rote Shlampe!). Mais c'est vrai que ces deux derniers jours, elle sentait qu'elle allait beaucoup mieux. On lui avait enlevé les perfusions et se nourrissait d'elle même. Elle arrivait même a faire plus ou moins le point sur sa situation. Sans de trop gros maux de tête.

Lena avait doucement recollé les morceaux du puzzle qui précède son accident. Oui elle est sure a présent de tous ses faits et gestes juste avant le choc. Cette jauge d'essence, les stukas (cinq et pas dix), le tir de Yulia, le moteur qui capote, la descente.... Puis plus rien... Le reste ce ne sont que des images absurdes (une cigarette dont le bout incandescent luit dans l'obscurité) , des sons (un claquement comme celui d'un sabot de cheval contre une planche en bois), des voix (Rote Schlampe!), le tout n'ayant aucun sens.

Ce qu'elle va raconter cette après midi à la conférence de presse n'aura pas beaucoup plus de sens. Mais elle se pliera au petit scénario imaginé par le dandy. Elle jouera le jeu de la guerrière amazone, héroïque et sans taches... Et hétéro...

Lena qui enfile son pantalon se demande si son "fiancé" sera présent. Avec le dandy, il faut s'attendre à tout. Elle se regarde à présent dans le miroir. Elle tente de sourire. Malgré sa pâleur. Malgré ses traits tirés (elle a du perdre dix kilos, au moins). Elle enfile sa veste d'apparat. Ses nouvelles épaulettes aux quatre tripodes. Capitaine Katina...

Elle réajuste ses cheveux. Pourvu que son chignon tienne. Réajuster cette petite épingle et... Elle grimace. Elle vient de toucher une zone de son crane qui est encore endolorie. La mémoire du corps... Lena ne sourit plus. Ce n'est pas à cause de la petite douleur qu'elle a éprouvé. C'est ce qu'elle implique...

Elle se revoit au moment de sa toilette le jour qui a suivi la première visite du dandy. L'infirmière, une bonne mama aux joues bien joufflues l'avait aidé à se déshabiller. Son seul défaut mais sans doute que toutes les infirmières ont ce défaut, est de systématiquement dire "nous" quand elle s'adresse à ses patients:

-"Nous avons bien mangé? Nous allons prendre notre toilette à présent... "

Lena avait pu alors contempler son corps nu. Des traces sur son torse, sur son dos sans doute aussi mais elle les sentaient plus qu'elles ne les voyaient, ne laissant aucun doute sur leurs origines. Des hématomes effilés, répétés... "Nous avons été fouettées" Des petits cercles mauves sur la plante de ses pieds, le longs de ses bras... brûlures de cigarettes... "Nous avons été torturées". Elle préférait dans sa tête formuler cette vérité à la manière de la mama infirmière. Cela la choquait moins. Elle feintait ainsi avec ce corps qui lui rappelait ce que son esprit voulait définitivement oublier.

Évidemment il restait les cauchemars (Rote Shlampe!)... Mais ce ne sont que des cauchemars n'est ce pas? Ca ne s'est pas vraiment passé...

Au bas des escaliers de l'hôpital, un jeune soldat. Fixe. Grande tenue.

-"Camarade Capitaine Katina, soldat Dimitri Vassiliu, je suis votre chauffeur personnel. Si vous voulez bien me suivre."

Lena serait prise d'un fou rire si elle ne sentait pas clairement que ce pauvre gamin a une trouille de tous les diables devant elle. Elle tente de désamorcer ce protocole en lui adressant un sourire et quelques mots gentils. Mais le gamin reste de marbre.

Il la précède jusqu'à une limousine. Grand luxe. Il ouvre la portière arrière. Elle a été transférée et hospitalisée dans un des meilleurs hôpitaux de Moscou, a reçu les soins des meilleurs professeurs et a droit maintenant à un chauffeur et une voiture... Nul doute que le dandy tient à elle comme à la prunelle de ses yeux... Tant mieux, car si elle accepte de jouer son jeu c'est parce qu'elle a envie d'obtenir en retour un service... Un service qui vaut de l'or... Un plan tout à fait fou qui a germé dans son esprit.

-"Le camarade Sikkof a laissé une serviette à votre attention."

Le chauffeur referme la portière sur elle. Comme un automate il va prendre place derrière le volant et démarre le véhicule. Le camarade Sikkof... Lena a du mal à retenir ce nom pourtant tout simple.... Elle préfère l'appeler le dandy... Ca lui va mieux... Elle prend la serviette, regarde son contenu... Les notes qui résument ce qu'elle aura à dire... Et puis ce Nota Bene: "Le plus important, c'est de sourire!" Elle dépose négligemment la serviette sur le siège.

Elle regarde par la vitre les rues de Moscou qui défilent. La capitale a reprit une activité normale depuis que les allemands ont reculé. Même si les gens marchent toujours tête baissée, ils marchent quand même... Sourire... Rien à voir avec les rues de Leningrad où les civils meurent de faim et se traînent entre les cadavres... Sourire... Rien à voir avec cet atroce fait divers, une jeune femme fusillée pour avoir tué son enfant… Pour le manger... Sourire...

Les flashs crépitent dans la salle de conférence de presse de la Pravda. Les journalistes se pressent autour du gratin du Parti. Personne n'est oublié, Commissaires d'usine ou de kolkhose, gradés du NKVD... Tout le monde a droit à une photo avec Lena. Main serrée. Accolade. Sourire... Uniformes... Décorations...

Le dandy pavoise entre les correspondants étrangers. Il baraguine un mauvais anglais qu'il alimente avec force de gestes... Les soviétiques ont une as. Et ça doit se savoir... Lena, comme elle l'avait craint, a bien eu droit au "fiancé" qui lui a offert un bouquet de fleurs. Avec en prime un bisou humide sur les lèvres. Contact gluant... Photo!

Elle se demande comment l'ont ils pêché son fiancé... Un malheureux secrétaire qui passait par là? Un professionnel de la mascarade? Un ouvrier stakhanoviste que l'on voulait remercier? Elle ne le saura pas. Le garçon blond semble avoir disparu. Lena ne s'en plaint pas...

Mais au fait... Comment le dandy a-t-il été aussi sûr qu'il n'existait pas de vrai fiancé officiel ou même de Monsieur Katine?... Qu'aurait-il fait dans ce cas?... Lena le regarde se précipiter avec les journalistes étrangers sur le buffet. Autant de caviar et de champagne, autant de certitude d'avoir un bon article... De la manière dont se goinfrent ceux-là, la première page semble assurée...

Lena se détourne. Elle préfère vider son verre de champagne toute seule, loin de ces brouhahas et de ces civilités. Elle avait craint que pour cette fête en son honneur elle aurait du se taper la présence de ses anciens collègues de camp... Piotr, Le gros et consort... Heureusement ils ne sont pas là... Sans doute que le dandy n'a pas réussi à mettre la main dessus...

Elle longe la table du buffet. Plateaux d'argent. Victuailles. Décorum. Derrière cette longue table, des serveurs. Fixes. Vestes blanches. L'air grave. Elle tente bien de leur sourire mais ils ont l'air aussi coincés que son chauffeur...

-"C'est parce qu'avec ce chignon et cet uniforme, tu as l'air bien sévère… Tu leurs fais peur, chaton..."

Lena s'arrête. Elle a clairement entendu cette voix. Pas avec ses oreilles, mais plutôt comme si la voix avait résonné à l'intérieur d'elle même. Cette voix, elle la connaît... D'ailleurs qui d'autre l'appellerait "chaton"?

Lena se retourne. Elle la voit... Elle est superbe. En robe de soirée. Satin. Bordeaux. Léger décolleté. Ses cheveux noirs lâchés sur ses épaules. Ses yeux sont ni tristes ni gais. Mais sans doute plus gris que bleus. "Oh, ma Yulia, je ne t'oublies pas tu sais, à peine finie cette mascarade que je pars à ta recherche..."

-"Fais attention, chaton, il ne te laissera pas filer comme ça..."

Lena la regarde. Que signifie cet avertissement? Mais l'image produite par son cerveau devient floue. Trouble. Sa Yulia disparaît. A sa place se tient le dandy. En chair et en os avec cet indicible parfum écœurant. Non, lui, ce n'est pas une apparition...

-"Vous avez fait du bon boulot... Je pense que pour la suite il faudrait étoffer un peu vos déclarations..."

-"La suite?..." Lena sent une boule se former dans sa gorge.

-"Oui, j'ai déjà des tas de demandes de visites auprès de différentes collectivités, nous avons un agenda bien chargé pour les mois prochains, Capitaine..." Il engouffre un akouski. Un peu de caviar traîne à la commissure de ses lèvres. D'un coup de langue remplie de miettes, il ramène le nectar à sa bouche. "Mais vous conviendrez qu'il existe en ces temps sombres des tâches bien moins agréables à accomplir..." Il rit. Petit rictus forcé. Il laisse Lena pour retourner auprès des journalistes étrangers qui se pressent autour d'une bouteille de champagne. Hourrah Staline!

Toute l'immense salle de réception tourne autour de Lena. Vertige. Les lambris de marqueteries, les rideaux rouges, les cadres dorés avec le "Patron"... Tout tourne... Elle tente de sortir le plus discrètement possible. Le plus calmement possible. Se retrouver dehors. Respirer l'air frais le long de la terrasse qui surplombe les escaliers extérieurs. S'accouder au balcon. Respirer encore.

Lena se retient de pleurer. De rage. Elle ne veut pas rester à la disposition de "Monsieur Dandy" et de ne pas pouvoir entamer des recherches sur ce qui est arrivé à Yulia. Elle ne sait même pas si elle est encore en vie ou.... Peut être que chaque jour compte, peut être que... Tout se bouscule dans son esprit.

Au départ les choses lui paraissaient simples. Demander un ordre de mission de sniper au delà des lignes ennemies près de Leningrad. Retrouver la piste de son avion accidenté. Retrouver... Retrouver la mémoire. Ce spécialiste qui l'auscultait à l'hôpital lui avait dit que parfois, des sujets retrouvaient la mémoire lorsqu'ils étaient confrontés à des endroits ou à des sensations liés à leurs traumatismes. Voilà ce qu'elle voulait faire... Et le plus vite possible. Mais peut être qu'il n'y a plus d'épave d'avion... Et même si il y avait une épave, rien ne dit que ça marcherait.... Et même si sa mémoire revient, rien ne dit qu'elle retrouverait Yulia... Et même...

Le pire serait peut être de retrouver une épave... Avec un corps inerte.... En décomposition... A la place du mitrailleur arrière. Un corps méconnaissable dans une combinaison trop grande...

-"Lena Katina?"

Le général Vorolov. Un des anciens amis de son père. Le dandy lui avait dit qu'il avait été témoin du combat aérien. Il ne sait sans doute rien de plus. Mais c'est bien lui le responsable de cette zone de combat. C'est bien lui qui peut délivrer des ordres de missions. Aussi suicidaires soient-ils. Aussi vains soient-ils...

-"Vous me paraissez bien pâle..."

-"Ce n'est rien... Juste un petit malaise...." Répond Lena

Le général sourit dans sa moustache grise. Ses traits sont tirés par le temps et les responsabilités mais il a encore un regard vif.

-"Moi aussi je viens prendre l'air... Vous êtes soldat, comme moi... Quand on est enfermé, l'air frais nous manque toujours un petit peu..."

Lena profite de cette gentille banalité:

-"Au fait mon Général... Vous ne pensez pas aussi bien dire... Toutes ces prestations, aussi honorables soient-elles me pèsent beaucoup... Je serais désireuse de reprendre du service actif. A Leningrad... Dans les rangs des francs tireurs... Je me demande si vous pourriez parler à Monsieur Sikkof parce que..."

-"Je ne sais pas pourquoi vous me demandez ça... Mais ma réponse est non" Le ton a été ferme. Il semble le regretter de suite. "Écoutez, Lena.... Votre père était un de mes amis... Et ce serait volontiers que j'accéderai à votre requête... Mais je ne peux pas...."

Un voile de peur est passé devant ses yeux. Il approche son visage près de celui de Lena. Il chuchote:

-"Sikkof... Il contrôle tout... La presse, les témoignages, les témoins... Tour ce qui ne lui plait pas est.... Comment dire... Effacé... Je ne sais pas si c'est une rumeur mais il paraît que des anciens collègues à vous ont dit des choses bizarres à votre sujet... Pas vraiment des insultes mais... " Le vieil homme se retourne pour s'assurer que ses paroles ne soient perçues par personne. "Ils prétendaient que vous étiez homosexuelle.... Ca ne lui a pas plu.... Ils ont été envoyés au front. Mission suicide... Plus de témoins, Plus d'insultes... Vous comprenez?"

Le dandy a fait le nettoyage... Une héroïne homosexuelle aurait fait tâche... Nettoyer les traces de Yulia. Nettoyer les témoins… Nettoyer. Tout brille. Ca sent le propre. Papier journal. Prêt pour les rotatives. Le lecteur sera content. L'opinion publique satisfaite… Lena frissonne. Elle doit encore être plus pâle que tout à l'heure.

-"Je suis désolé Lena, mais pour aller à l'encontre des désirs d'un tel homme, il faudrait être le Diable en personne..."

Le vieux général se détourne d'elle pour remonter les escaliers, le dos un peu plus voûté que d'habitude.

Le Diable… Déjà qu'elle entend des voix (Rote Shlampe!)... Déjà qu'elle voit des apparitions (Des fantômes?)... Il ne lui manque plus que d'aller trouver le Diable... Ce n'est pas un problème de le trouver, Lena sait précisément où il est... Non, la question est de savoir ce qu'elle pourra lui proposer en échange...

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