A Contre Ciel - Zwartkat

Chapitre 12

La journée de Salienka avait mal commencé. Les tirs d'artillerie de la nuit avaient amené son lot de blessés graves. Corps mutilés. Amputations. Morceaux de chairs. Hurlements.

Manquant de tout à cause du siège, certains services de chirurgie sont réduits à utiliser de la vodka comme anesthésiant. Tenir les blessés au moment où la scie découpe le membre. Entendre leurs cris, consoler leurs supplications. Le bruit des membres qui retombent, flasques, dans la bassine métallique. Nettoyer la table. Porter le corps suivant... Parfois une piqûre de morphine, parfois pas... Au suivant...

Elle avait choisi ce dispensaire de campagne, près du front et elle ne le regrettait pas. Peut être le besoin de se sentir utile, peut être le goût de l'action. Salienka ne le savait pas elle-même.

-"C'est le dernier? "

Salienka se retourne. Plus de blessés en attente. La salle d'opération, improvisée dans la cantine d'une ancienne caserne, semble retrouver sa quiétude.

-"Oui, docteur, ça a l'air de s'être calmé..."

Le médecin dépose ses instruments et retire ses gants. Gestes las. Yeux hagards. Le grand type se retourne encore une fois vers Salienka.

-"Je vais me reposer... Je peux vous laisser seule? .. Vous m'appellerez en cas de besoin, je suis juste en haut..."

Une fois le médecin sorti, Salienka s'écroule sur une chaise. Ses jambes sont si lourdes... Ces heures à rester debout...

Dehors, le bruit des canons a laissé place à celui des orgues de Staline, les lances roquettes soviétiques. Ce sont les dispensaires allemands qui devront travailler à présent...

La fille blonde se cale sur sa chaise, la tête en arrière. Fermer les yeux... Un peu de quiétude. Presque du sommeil. Plus de coups de feu. Presque le silence...

Samm regarde vers Maeva. Cette dernière quitte le parapet de sa mitrailleuse pour descendre dans la tranchée...

-"On ne les verra pas de sitôt... " Dit-elle en sortant sa blague de tabac de sa poche.

Samm regarde par-dessus la tranchée. Doucement. Les Allemands ne sont pas arrivés à moins de dix mètres des lignes russes. De leur offensive, il ne reste que des chars calcinés, des cadavres et des blessés qui gémissent. Maeva la rejoint.

-"Qu'est ce que je fais? J'envoie quelques grenades pour les faire taire?"

Samm se retourne vers la jeune fille. Autrefois timide et souriante. Le front l'a bien changée...

-"Non, cette nuit leurs brancardiers viendront les chercher... Et on laissera faire..."

Maeva maugrée en tirant sur sa cigarette.

-"T'es même pas drôle, Mémé..."

Samm hausse les épaules. Elle n'a pas envie de répondre. Et d'ailleurs elle s'est promise de ne jamais répondre quand ses recrues s'adressent à elle en utilisant ce sobriquet.

-"Et là, Mémé, qu'est ce que je fais?" Demande Maeva en pointant son menton vers le petit village en ruines en face de leur tranchée.

Samm plisse les yeux. Au travers de la fumée, elle perçoit vaguement deux formes qui se dirigent vers elles. On dirait quelqu'un qui porte un blessé... Maeva arme sa mitrailleuse.

-"Attend, Maeva... ne tire pas encore... " dit Samm en prenant ses jumelles.

Les deux formes sont recouvertes de boue des pieds à la tête... Celle qui soutient le blessé a l'air d'être une femme. Une civile... Elle ressemble à cette civile de la nuit passée. Une folle qui lui avait posé des tas de question sur les passages possibles pour traverser les lignes ennemies. Samm avait d'abord pensé à une espionne mais la fille était trop directe pour que cela en soit une. Elle avait finalement disparue. Et la voilà à présent en train de traverser le no man's land. Titubant en soutenant le corps d'un blessé. Un blessé qui ressemble à un soldat... Un soldat qui ressemble...

-"...Tain!" S'exclame Samm.

Maeva la regarde sortir de la tranchée et courir au devant des deux silhouettes. Elle tire une longue bouffée à sa cigarette.

-"Complètement givrée cette nana..." maugrée-t-elle.

Salienka sursaute. Elle en laisse presque tomber les précieuses capsules de morphine qu'elle rangeait. D'habitude elle engueule copieusement les brancardiers lorsqu'ils font une irruption aussi fracassante dans son dispensaire. Mais là, elle se retient. Ce qu'elle voit lui procure trop de surprise... Peut être même un peu de jubilation... Sur le brancard, une fille rousse qu'elle reconnaît trop bien, portée par un officier et par... Cette vieille Yulia...

-"Une blessée à la jambe, Camarade Infirmière, éclat ou balle... Il lui faut un médecin..." Dit la lieutenante de cavalerie en déposant le brancard à terre.

-"Ne vous en faites pas, Camarade Lieutenante, je vais m'occuper d'elle..."

Samm se retire avec un bref salut. Elle laisse ainsi Yulia qui met du temps à réaliser que c'est bien Salienka devant elle.

-"Salut Yulia, tu as une sale gueule aujourd'hui... Encore plus que d'habitude... Un train t'es passé dessus?" Susurre Salienka.

-"Toi... Ici... " murmure Yulia.

-"On dirait que t'es pas contente de me voir... Allez donne-moi un coup de main on va la mettre sur la table."

Elles posent Lena sur la table. Gestes brusques de Salienka. Gémissements.

-"Tu pouvais pas faire plus doucement?" Proteste Yulia.

Salienka sourit. Elle se retourne vers la petite table des outils d'opérations. Elle prend la scie et la regarde songeuse.

-"Mhhh, ce sera parfait si on doit l'amputer... Je viens de la nettoyer..."

-"Va chercher un médecin, Salienka!" Souffle Yulia.

-"Calme, Yulia, calme... Je vais d'abord nettoyer la plaie, rend toi utile et prépare une perfusion..." Répond la blonde trop heureuse que ses facéties provoquent la colère de Yulia. Salienka découpe le pantalon et les bottes de Lena. Elle fait la grimace.

-"Pouah, elle sent toujours aussi mauvais ta nana? Ca ne se lavent pas les pieds, les lesbiennes?"

Yulia ne répond pas. Elle serre les dents. De fatigue ou de rage, elle tremble trop pour pouvoir piquer le bras de Lena. Elle y réussit qu'au bout de la troisième tentative. Salienka nettoie fermement la jambe de la rouquine. Elle se rend compte qu'elle a perdu beaucoup de sang mais que la blessure n'est pas très profonde... Mais pas besoin de rassurer Yulia... Oh que non...

-"Bon je vais chercher le toubib... Et..." Commence-t-elle. Elle veut poursuivre par une vacherie style "Et on commencera la découpe" mais son regard croise celui de Yulia. Cette dernière a l'air si perdue, si désespérée que Salienka se ravise: "Et tout ira bien, Yulia..."

Lena est réveillée par la lumière. Un rayon de soleil éclaboussant les murs blancs. Elle a du mal encore à bien réaliser où elle se trouve mais les différents lits alignés autour d'elle lui indiquent qu'elle doit se trouver dans un hôpital. Ses voisins de chambrée sont plutôt calmes à part son voisin de gauche qui ne cesse de marmonner des sons inintelligibles...

Lena soupire...

Depuis combien de temps se trouve-t-elle là? Et Yulia? Où est-elle? Elle a vaguement un souvenir de la tranchée russe où elle a crû voir Yulia et Samm lui donner des gifles pour qu'elle revienne à elle... Mais après... Plus rien... Elle voudrait se lever, marcher un peu mais le moindre mouvement lui demande trop d'énergie... Sa jambe lui fait encore mal. Elle arrive à peine à se retourner dans son lit.

Lena soupire à nouveau...

Elle ferme les yeux. Dormir. Un sommeil profond. Sans rêves. Sans images... Puis un souffle chaud. Le contact de deux lèvres humides. Un baiser. Elle réouvre les yeux. Devant elle un regard océan. Un sourire éclatant. Aussi éclatant que le soleil qui continue à éclabousser la chambre.

-"Bonjour petit chat" réussit à marmonner Lena surprise elle-même du son de sa voix. Un peu rauque, un peu cassée.

-"Tu veux que je te laisse encore un peu dormir?" Demande Yulia en l'embrassant doucement à nouveau.

-"Non, ça va mieux maintenant... Dis-moi... Ca fait longtemps que je suis ici? ..."

-"Une semaine... Quand tu iras mieux, on te transférera à Leningrad... D'ici là, je suis ton infirmière attitrée et... Je compte bien m'occuper de vous mademoiselle..." répond la brunette en reposant ses lèvres sur le visage de Lena.

-"Et... On est où?"

- "Ici c'est le dispensaire de l'ancienne caserne Kolienka, à mi-chemin entre la ville et... le front..." dit Yulia dans un petit sourire désolé.

Lena sourit aussi.

-"Oui, je connais... C'est la caserne où mon père travaillait quand j'étais gamine...... Je n'avais jamais visité le dispensaire..."

Yulia lui serre les mains entre les siennes puis se relève.

-"Je dois faire les toilettes de tout le monde, repose-toi un peu... Je te réveillerai tendrement quand ce sera ton tour.."dit-elle en lui faisant un clin d'œil

Du deuxième étage, la vue est parfaite. La cour de la caserne enneigée. Les bâtiments et les hangars comme dans une carte de Noël… Avec les collines qui ondulent sous le blanc manteau. Avec les sapins qui tentent de briser les vagues blanches de leurs feuillages éternellement verts.

Avec...

Lena reste là, contre la fenêtre. L'intermède bucolique de l'après midi... Toujours le même depuis cinq jours... Seul l'aboiement d'une mitrailleuse au loin rappelle que c'est la guerre. Lena se détourne de la fenêtre. Le fait qu'elle se promène déjà dans les couloirs fait soupirer Yulia... Mais ça fait aussi hurler de colère l'infirmière blonde, cette Salienka... Et ça, ça brise tous les ennuis.

Lena sourit...

De toute manière, Elle n'en peut plus de sa chambrée... Ces malchiks qui pour tromper leur faim parlent tout le temps de recettes de cuisine... Quand ils ne parlent pas des fesses de leurs conquêtes féminines...

Lena redescend précautionneusement les escaliers... Elle n'aime pas l'admettre, mais sa jambe lui fait encore mal...

-"On m'avait dit que je pourrais te trouver ici..."

Lena redresse la tête. Une petite lieutenante gravit les escaliers quatre à quatre pour se planter devant elle.

-"Samm!"

-"Joli pyjama... Il te va à ravir... Alors comment tu te sens?" demande Samm.

Lena regarde Samm. Malgré ses plaisanteries, elle a l'air soucieuse. Elle a son sourire mélancolique des mauvais jours.

-"Je vais beaucoup mieux.. Et en fait, je voulais te remercier, tu m'as sauvé la vie avec Yulia..."

-"C'est une excellente amie que tu as là, Lena, sans elle tu serais... Mais heu... C'est peut être plus qu'une amie?"

Lena baisse la tête.

-"C'est pour ça que tu es si soucieuse? ... Oui, je l'admets... On est ensemble..." souffle Lena.

Samm sourit.

-"Non, ce n'est pas pour ça que je suis soucieuse... Je la trouve très jolie et vous allez bien ensemble... Non, ce n'est pas ça... Écoute..."

Samm se retourne. Vouloir s'assurer d'être seuls. Lena plonge son regard dans celui de Samm. Ca sent la mauvaise nouvelle.

-"Notre groupe a bien résisté à l'offensive allemande... Trop bien... Les flancs Est et Ouest se sont écroulés... Ce qui hier encore était une percée est devenue une poche... On est encerclé Lena... C'est pour cette raison que les blessés n'ont pas encore été évacués vers la ville..."

-"Les nôtres vont nous dégager?... " Le ton est celui d'une question... Mais curieusement Lena croit déjà connaître la réponse... Samm fait la grimace.

-"Pas sûr... En tout cas on a reçu comme ordre de tenir à tout prix... Tonton Staline ne veut pas de retraite, quel qu'en soit le coût... Et selon nos éclaireurs les Allemands comptent bien nous attaquer demain... " Répond-t-elle.

Avec toute la force de frappe dont ils sont capables, Lena s'imagine bien ce qu'il va se passer...

-"Je suis encore assez valide pour me battre, Samm... Et ce sera un honneur que d'être avec toi!" Dit-elle.

-"Arrête tes conneries! Je suis venue pour te dire... Écoute, tu as l'habitude de traverser les lignes ennemies, prend ta copine avec toi et fuis cet enfer... Tu es une blessée, Lena, tu ne désertes pas, tu ne fais que sauver ta peau..."

-"C'est impossible ce que tu me demandes, tu devrais..." Proteste Lena

-"Lena... Pense à Yulia... "

Lena rentre doucement dans sa chambre. Ses collègues ne font pas trop attention à elle. Heureusement. Elle prend ses habits et ses chaussures le plus discrètement possible, place le tout dans un sac. Quitter la chambre. Tout aussi discrètement… Lena parcoure les couloirs. Trouver un endroit pour se changer. Les toilettes feront l'affaire…

Une fois habillée, elle se dirige vers la sortie… Pas de loups... Ruse de sioux... Soudain elle s'arrête net. D'une chambre lui parvient des voix. La porte est ouverte… Elle reconnaît la voix de Yulia. Elle doit s'engueuler avec Salienka… Ce n'est pas le moment de se faire repérer par elles… Lena se dépêche de passer…

Une fois dehors, Lena remplit ses poumons d'air frais.

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