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A Contre Ciel - Zwartkat Chapitre 11 Il a de ces yeux sombres. Taillés en amandes. Petits fruits foncés. Appétissants. Une moustache effilée au-dessus de ses lèvres pulpeuses. Et ce teint mat des peaux qui ont vu le jour sous le soleil d'Andalousie. Il aspire goulûment la fumée de sa cigarette. Puis il rit. Il doit croquer la vie avec une telle bouche... Lena a que très rarement trouvé un garçon beau. Mais celui là lui plait. Elle reste encore quelques moments à le regarder. Il continue à parler en riant. Il tape amicalement l'épaule de son collègue. Que peuvent-ils se raconter? Il tourne la tête vers Lena. Il est loin de se douter qu'elle l'observe. Il doit avoir vingt ans... Lena bouge ses doigts dans ses gants. Il fait si froid à rester là, immobile, dans la neige. Lui, pour lutter contre le froid, rapproche ses mains près de sa bouche et souffle dessus. Un nuage d'haleine auréolant son visage. C'est vrai qu'il a de beaux yeux. Dommage qu'il porte cet uniforme. Dommage qu'elle le rencontre dans sa lunette de visée. Lena devra faire vite. Ils sont trois. Elle commencera par lui. Pour qu'il ne se rende pas compte. C'est son cadeau à Monsieur beau-regard... Elle sourit à ce sobriquet. Elle lui laisse encore une bouffée de tabac. Sa dernière. Les trois détonations se suivent. Même pas une seconde d'intervalle. Elle n'a pas fait attention à la manière dont il est tombé. Son esprit concentré sur les deux autres tirs suivants. Elle est sure qu'il est mort sur le coup, soigneusement visé entre les deux yeux. Son autre collègue aussi. Le troisième a malheureusement bougé. Elle a dû le toucher à la mâchoire.... Il restera là à perdre son sang et à mourir lentement... Qu'importe, ils feront trois beaux cadavres, peut être même encore agréable à regarder... Pas comme celui de son père, si les restes calcinés de Serguei Katine pouvait encore s'appeler un cadavre... Un mois déjà, et encore et toujours, après chaque carton effectué, une pensée pour lui. Une ode à la mort. Lena se retire doucement en rampant en arrière. Une trentaine de mètres et elle sera à nouveau à couvert sous les feuillus. Là où elle avait arrêté sa marche en apercevant ces trois soldats près de la voie ferrée. Avant de rejoindre la ligne russe au-delà du front, Lena est obligée d'attendre la nuit. Elle se blottit dans un fossé. Quelques branches pour un tapis de fortune. Se mettre en boule. Ne pas penser au froid. Ne pas penser à la faim... Ne penser à rien... Et surtout, surtout ne pas penser à pourquoi elle se trouve là... Ne pas penser à l'enterrement de son père. Comment le cercueil est descendu sous terre. Le grincement des cordes. Comment elle, en tenue d'apparat, a commandé la salve d'honneur. Comment l'odeur de poudre lui avait piqué les yeux. Comment ses larmes se sont écoulées. Ne pas penser à Samm quand elle lui a annoncé qu'elle partait dans les unités de sniper. " Tu sais Lena, tu n'es pas obligée de te suicider..." Lui avait dit Samm. Son regard encore plus perçant que d'habitude... Lena n'avait pas répondu. Seulement détourné la tête. Ne pas penser à Yulia. A ses larmes. A ses supplications. A cette dernière nuit passée ensemble. Sans se toucher. Sans se parler. Seulement entendre les gémissements de Yulia torturée par sa peine. Lena était sortie du lit pour se réfugier dans le salon. Elle avait joué le restant de la nuit avec son Nagan. Le canon froid dans sa bouche. Sur sa tempe... Mais elle n'avait pas osé aller jusqu'au bout... "Je me déteste..." Le soleil a complètement disparu. Lena observe minutieusement les alentours. Devant elle, le petit village de Norilsk. Un amas de ruines. Et de cadavres. Juste au-delà, les avants postes russes. Un kilomètre de no man's land. Le plus dur à traverser. Être une ombre immobile parmi les ombres. Et pourtant évoluer un peu. Doucement. Sans faire de bruit. Le risque de se faire prendre par une patrouille allemande est très grand à ce stade. Ils savent que c'est par cette voie que les snipers s'infiltrent dans leur camp. Quand ils en attrapent... L'image du cadavre de ce collègue, cloué sur une porte, émasculé, les yeux crevés... Ne pas y penser... Pourvu que les nuages continuent de masquer cette lune trop pleine... Kristina sursaute. Elle croit voir un zombie. Mais c'est bien Yulia qui se trouve là, devant sa porte. Les cheveux en bataille. Un pull froissé et un pantalon informe qui trahissent les nuits agitées sans sommeil où l'on ne prend même plus la peine de se changer. Et puis ces yeux rouges. Cernés. -"Je peux entrer?" Demande le zombie avec une voix rauque. Kristina la prend dans ses bras. -"Qu'est ce qu'il t'arrive?" Lena a atteint la lisière du village. Elle se relève. Elle peut longer les murs doucement . Chaque mur comme guide dans cette obscurité... Elle pénètre dans une maison effondrée. Les ruines, ce qu'il y a de mieux comme abri... Elle marche à tâtons au milieu des débris. Tout est une question de souplesse dans les pieds. Une habitude à prendre... Elle s'arrête. Cette fois elle a clairement entendu. Quelqu'un marche là. C'est devant elle, Ca se rapproche. Une personne. Seule. Lena prépare son couteau. -"J'ai besoin que tu me couvres encore pour l'hôpital..." Kristina regrette que le zombie ne lui ait pas rendu son baiser. Il est à présent assis en face d'elle. Elle aurait voulut qu'il s'installe à coté d'elle, sur le canapé. Mais il a préféré le petit fauteuil... Yulia... Si tu savais... Elle ne peut s'empêcher de la trouver jolie. Même dans cet état. -"Tu vas encore d'absenter? Tu sais, le chef de service commence à se poser des questions..." Yulia croise ses jambes. Geste nerveux. Elle pose ses mains sur ses genoux. Elle relève la tête. -"Kristina, je t'en prie..." La grande brune se lève. Elle s'approche de Yulia. Elle s'accroupit auprès d'elle. Lui pose les mains sur les siennes. -"Bien sûr que je t'aiderai mais qu'est ce que tu veux faire? Racontes moi... C'est encore ta rouquine?" Lena serre son couteau dans sa main. Tuer ou être tué... Sa proie se rapproche. A la démarche peu prudente, elle devine que ce n'est ni un de ses collègues, ni un soldat allemand... Il fait trop de bruit. A moins que ce ne soit un piège... Mais c'est peut être tout simplement un civil... C'est le pire. Un civil... Venu marauder à la recherche d'un quelconque reste de nourriture... La famine pousse les habitants de Leningrad à faire n'importe quoi... C'est le pire.... Parce que Lena n'aura pas le choix. Si elle le surprend, il risque de crier. De donner malgré lui l'alarme... Si elle tente de juste l'assommer, elle risque de rater son coup et lui de crier.... Il faut le tuer. Un coup de couteau dans la gorge tout en maintenant la main sur sa bouche... Tuer un innocent... C'est le prix des snipers. Tuer ou être tué. Lena ferme les yeux et prie pour que ce ne soit pas un enfant... Mais elle le sait, Dieu n'existe pas. -"Mais tu es complètement folle, Yulia..." Kristina est abasourdie. Elle accuse le choc. Elle se doutait que Yulia était bleue de cet officier mais pas jusqu'à ce point... Même si elle submergée par un sentiment de jalousie, elle tente de garder son calme, parce qu'objectivement, ce que vient de lui annoncer Yulia relève de la folie furieuse.... -"Tenter de la rejoindre derrière les lignes? Mais tu te rend compte?..." Lena a du mal à bien discerner ce qui l'entoure. L'obscurité est presque totale. Elle devine une table renversée au centre de la pièce. Mais c'est presque tout. Tout le reste n'est que décombres... Lena aperçoit enfin la silhouette de sa victime. Cette dernière enjambe maladroitement un muret ou un meuble... Difficile à dire. Elle halète sous l'effort. Au son, c'est soit une fille, soit un enfant. Lena serre les dents. Elle tend son corps. Il faudra frapper vite. Le plus vite possible. Puis maintenir sa victime dans ses bras. Sentir les soubresauts. La vie qui s'en va. Regarder les yeux horrifiés qui se révulseront... Voir l'étincelle qui s'éteint... Le corps qui devient flasque et le poser doucement sur le sol... Comme un tapis précieux. Une heure de discussion. Une heure pour rien. Elle a tout essayé, l'humour, les larmes, la logique... Kristina abdique... Elle n'a jamais vu quelqu'un d'aussi têtu... -"De toute manière, je veux bien te couvrir... Mais tu n'en reviendras pas vivante de ta promenade..." -"De toute manière, comme tu dis... Je suis déjà morte..." Répond Yulia. Et Kristina de la regarder partir sur cette phrase. Encore un mètre. Et le malchick sera à portée du couteau de Lena. Un avion surgit au-dessus d'elle. Il passe la ligne de front. Tous les projecteurs anti aérien s'allument. Le pilote doit être aveuglé. Lena l'est aussi. Elle se détend néanmoins et se jette sur la silhouette. Son couteau rate la gorge mais elle arrive à projeter sa victime au sol. Chute dans les gravas. Bris de meubles. Elle doit crier mais peu importe, les canons de la DCA qui s'acharnent sur l'avion couvrent tous les bruits. Lena arrive à maintenir avec un bras ce qui semble être une femme au sol . La malheureuse se débat. Tout se bouscule dans l'esprit de Lena. Elle peut tenter de l'assommer. Lui laisser ainsi la vie sauve. Tant que la DCA tire, elle ne risque pas de se faire repérer... Elle donne un premier coup sur la tête... Pas assez fort... Un deuxième... Toujours pas... La fille se débat de plus belle et réussi même avec ses jambes de la repousser. La peur et la colère envahissent Lena. La DCA ne tirera pas très longtemps, déjà les lumières des projecteurs s'éteignent peu à peu... Elle se relève et frappe de toutes ses forces en essayant de viser l'estomac de la femme. Coups de botte. Coups secs. La femme se recroqueville, elle doit vomir de tout son saoul. Lena la tire par les cheveux pour redresser sa tête en arrière. Un uppercut et elle devrait avoir son compte. Le visage de la femme traverse une raie de lumière. Ce qui stoppe net le geste de Lena. Horrifiée elle relâche Yulia. Cette dernière s'écroule à quatre pattes, le souffle coupé, crachant du sang et de la bile. Lena se tient la tête entre les mains... Elle s'adosse au mur. C'est un cauchemar. Elle va se réveiller... Elle a failli de... Elle s'accroupit auprès de Yulia. Les tirs des canons s'estompent... Elle chuchote malgré sa colère: -"Yulia, tu es complètement folle... Tu sais que j'ai failli te tuer?" -"Je savais que tu n'allais pas être contente de me voir... mais pas à ce point là..." Réussit à souffler Yulia entre deux crachats. Et elle ose faire de l'humour... Lena a envie de la gifler. Mais elle se contente de l'empoigner par le col et de la relever. Yulia a le visage tuméfié, les coups l'ont exténuée et elle tremble de tout son corps. Mais ses yeux gardent son éclat et elle plonge son regard dans celui de Lena. -"Regardes toi... Tu as sombré dans la haine... Tu sais Lena, tu ne feras pas revenir ton père, ni en tuant tous les Allemands, ni en te tuant, Lena... Ton père est mort. Ce n'est pas de ta faute. Tu n'y es pour rien... " -"Ne me parles pas de mon père ou je te..." Menace la rouquine. -"Ou tu me quoi?... Tu vas me casser la figure? C'est déjà presque fait... Alors... Vas-y, termine..." Lena baise les yeux. Elle lâche le col de Yulia. Elles se met à trembler également. Mais ce n'est pas le froid. C'est quelque chose qui vient du plus profond d'elle-même. Un relent de souvenir. Quelques poussières. Jupes plissées et rires de bambin. Et un visage de père. Yulia s'approche d'elle et la prends dans ses bras. -"Lena... Je suis venue te ramener à la vie...." Murmure Yulia. Elles se mettent toutes les deux à pleurer. Silencieusement. En grelottant l'une dans les bras de l'autre. -"Pardon, pardon mon cœur… Je ne sais plus qui je suis... Où j'en suis... Je..." Un premier obus éclate. Puis un second... Puis les suivant. Une pluie d'obus. Un tir d'artillerie. Lena se projette sur Yulia et s'écroulent ensemble sur le sol. Elle couvre le corps de Yulia. -"Surtout, ne bouge pas ma chérie, ne bouge pas, je t'en supplie..." crie Lena. Elle tente de voir d'où proviennent les tirs. Il lui semble qu'ils proviennent des Allemands. Cela n'augure rien de bon. Ils préparent une attaque. Ils passeront alors par ici, une fois le tir d'artillerie terminé. Des gravas valsent dans tous les sens. Pluie de débris. Bois, pierre, acier... Yulia sursaute à chaque explosion. Lena la serre très fort dans ses bras. -"N'aie pas peur, ça va passer..." Lena se veut rassurante pourtant elle sait que leur situation est quasi désespérée... Il leur est offert seulement deux options. Soit rester dans ce village et se faire cueillir par l'offensive allemande. Soit braver le feu d'artillerie et rejoindre les lignes russes.... En sachant que les Russes dans la confusion, pourront très bien les prendre pour des ennemis et leur tirer dessus... "Yulia voulait me ramener à la vie... Et c'est moi qui vais l'entraîner dans la mort" Pense amèrement Lena... Le rideau d'obus s'éloigne du village pour se rapprocher à l'avant des lignes russes. Ce qui indique à Lena que les Allemands ne vont pas tarder à arriver. Elle regarde Yulia. Celle-ci lui sourit. Elle doit penser que la fin des explosions signifie la fin du danger. Lena lui prend la main et se relève avec elle. Il faut faire vite. Au loin Elle perçoit déjà les premiers grondements des chars qui arrivent. Elle prend quand même le temps d'embrasser Yulia. Un long baiser sur la bouche. Peut-être le dernier. |