A Contre Ciel - Zwartkat

Chapitre 09

L'aube. Soleil Timide. Pas de vent, mais une fraîcheur dans l'air. Sans doute la rosée.

Le camion traverse le village d'Okneva. Village endormi. Non. Village évacué. Même pas l'aboiement d'un chien. Sur le plateau découvert du camion, le détachement "P" de la compagnie des volontaires de Leningrad. Lena et Samm sont assises en face l'une de l'autre, au bout de la plate forme. Elles se laissent bercer par le cahotement du véhicule. Lena a des soucis avec son casque, elle n'a pas l'habitude. Ce dernier a la fâcheuse tendance de descendre sur ses yeux.

Les jeunes sont plutôt calmes. Il y a bien eu lors du départ un peu d'agitation, des vannes et des rires, mais à présent la torpeur due à la courte nuit de sommeil semble prendre le dessus. Le camion monte la pente d'une colline. Le chauffeur fait craquer les vitesses. La vieille machine s'essouffle.

-"J'espère qu'on ne devra pas pousser" S'exclame Dimitri, le grand mince.

Tout le monde s'esclaffe de rire. Un peu nerveux. Mais les rires s'estompent. Au loin, au-delà de la colline, des bruits d'explosions. Artillerie ou bombardiers... Du sommet de la colline ils peuvent apercevoir des volutes de fumées qui s'élèvent de la plaine, une dizaine de kilomètres à l'Ouest. Peut être moins.

Lena a mal au ventre. Une envie pressante des intestins qui se transforme en nausée. Elle doit être toute blanche. Comme les autres d'ailleurs. A part Samm qui se penche vers elle :

-"Pense à autre chose..." Lui chuchote-t-elle.

Lena lui fait un petit sourire désolé.

-"Tu vois ça, Lena ? "Dit Samm en parlant plus fort cette fois pour que tout le monde entende. Elle désigne la tresse qui orne son sabre. "Ca c'est les crins d'Hova, mon cheval. Comme ça, elle m'accompagne partout... "

-"Elle ne te manque pas trop ?" Demande Lena.

Bête question. Elle s'en veut. Mais elle a tellement mal à l'estomac...

La réponse de Samm qui regarde Lena dans les yeux. Défi:

-"Non." Puis son regard s'adoucit. "Et toi, tu as un grigri ? Un objet de ton ami ?"

Lena sourit. L'écharpe de Yulia. Elle ne la quitte plus. Elle déboutonne son col, pose la main sur le tissu :

-"L'écharpe de mon amie..." Dit Lena en ne voulant plus mentir.

Samm ne relève pas. Elle sourit. Maeva fouille sa poche, et tend une photo à Samm.

-"C'est con, mais moi j'ai emmené mon petit lapin avec moi, elle s'appelle Cohka" Dit-elle avec un sourire gêné. Les autres éclatent de rire. Lena rit aussi. Elle trouve cette jeune fille si mignonne. Avec de superbes yeux bleus... Comme sa Yulia.

Les jeunes se pressent autour des deux officiers. Ils ont tous quelque chose à montrer. Dimitri et la photo de sa fiancée, Odréï et la photo de ses deux furets : Shenzy et Khalel, Stéfania et son képi orné des signatures de ses amis...

Samm et Lena prennent le temps de bien regarder chaque objet, chaque photo en disant des mots gentils, des mots d'amitié à chacun. Samm jette un petit regard vers Lena. Elle n'est plus aussi pâle. Lena croise le regard de Samm. Elle lui fait un petit merci, non sonore. Samm a bien lu sur ses lèvres. Elle lui répond par un sourire.

Bureau des infirmières de l'Hôpital Central de Leningrad. Changement de service. Bousculades. Stress. Brouhaha. Yulia tente de comprendre toutes les directives. Pas le temps de poser des questions. Il faut faire vite. Le centre d'accueil est débordé. Des blessés attendent sur les civières à l'extérieur. Sur le même pré, où il y a à peine deux mois, tout le monde faisait la fête.

Yulia tente de se mettre un peu à l'écart et commence à lire les fiches de ses patients. Une longue liste de traumatismes divers. Autant de morphine à donner, autant de pansement à refaire...

-"Yulia !"

Elle reconnaît cette voix. Elle se retourne. C'est Kristina. Elle vient d'arriver. Elle est là debout avec sa valise à la main. Avec la même petite robe que le jour de son départ à Kiev. Robe un peu défraîchie...

-" Je n'ai pas pu aller à Kiev, le train s'est arrêté avant... On a été dévié à Moscou... Là, j'ai attendu... Tout ce temps... Et... Je n'ai toujours pas de nouvelles de mes grands-parents... Et..." Dit Kristina en baisant les yeux sur ses derniers mots. Yulia s'avance vers elle et la prend dans ses bras.

-"Je suis heureuse de te revoir... Vraiment..." Dit Yulia.

Kristina se serre contre elle, sans doute pour étouffer un sanglot. Sans doute aussi parce qu'elle aime son contact, son parfum...

-"Et toi, comment ça va ?..." Demande Kristina.

C'est au tour de Yulia de baiser les yeux.

-"Lena est au front... "

Les deux filles restent encore un petit moment dans les bras l'une de l'autre. Kristina murmure un petit "désolée". Elle passe sa main sur une mèche de cheveux de Yulia. Comme pour la remettre en place. Elles se sourient et se séparent. En descendant les escaliers pour rejoindre son service, Yulia ne peut s'empêcher de penser que Kristina n'est pas si désolée que ça...

Tranchée de la colline 223. Une trouée de terre profonde de deux mètres, large d'à peine un mètre. Terre et poussières.

Le détachement P des volontaires attendent... Droug et Odreï jouent aux dés depuis des heures. Tout est prétexte à de fausses disputes et à des éclats de rire. Samm feuillette un magazine de courses hippiques qui vient de France. Elle ne comprend rien à ce qui est écrit mais émet des tas de petits sons à chaque image de cheval. Lena est installée sur un seau renversé et écrit à Yulia. "Déjà deux jours et tu me manques...". Non, Ca va lui faire peur ou mal... Que mettre ? Hier elle lui a déjà écrit toute une lettre sur ses collègues et leurs manies... Elle ne va pas recommencer...

Un grondement. Puis des explosions. Elles pleuvent sur la tranchée. Des gerbes de terre s'élèvent dans un feu d'artifice de poussières et de débris. Tir de barrage. Leur premier...

Samm crie de ne pas bouger et de mettre son casque... On ne l'entend pas. Les coups retentissent. Claquent dans les oreilles. Résonnent dans tout le corps. Et ça continue... Et ça continue. Les obus sont parfois très proches, parfois plus lointains... Ne pas bouger... Ne pas sortir de la tranchée en courant. C'est la mort assurée... Mais tout le corps a envie de fuir cet enfer. Comment ne pas partir...

Et ça continue... Et ça continue... A côté, un gars d'un autre détachement n'a pas résisté. Il est sorti de son trou. Maintenant des débris de chairs se mêlent à la terre. Lena a la nausée. Elle ferme les yeux. Serrer les poings... Elle réouvre ses yeux. Elle croise le regard de Maeva. La jeune fille est affolée.. Elle tremble de tout son corps. Pourvu qu'elle ne craque pas.

Lena a envie de se rapprocher d'elle... Au moins lui prendre la main. Samm crie. Lena ne l'a pas entendu mais elle a comprit qu'il ne faut pas bouger. Personne... Samm lui jette un de ses regards noirs. Puis elle regarde à nouveau le sol. Et les obus continuent de pleuvoir... Éclats d'acier... Éclats de feu...

Certains obus tombent pile dans la tranchée. Pas de cris... Uniquement des jets de sang. Et de la terre... Et ça continue... Depuis combien de temps sont-ils là ? Recroquevillés dans leur trou ? Dans une tranchée à présent difforme. Lena n'a plus la notion du temps. Elle a envie de hurler. Sa gorge brûle. Ses membres sont ankylosés. Elle jette un regard sur Maeva. La jeune fille paraît calmée. Mais son visage est baigné de larmes. Le grondement s'estompe. Les explosions diminuent. Elles s'arrêtent. Soulagement.

Lena se permet de bouger un peu. Elle sent la terre trembler. Un nouveau grondement.. Mais plus sourd. Avec un bruit métallique, lancinant... Samm se retourne et regarde par delà la tranchée...

-"En position de combat !" Crie-t-elle. Le sol tremble de plus en plus. Lena se risque à regarder par-dessus son trou... En face de la tranchée, sur toute la ligne de front, des chars... Et derrière, des fantassins. L'estomac de Lena se noue. Elle doit préparer ses grenades, vérifier son fusil... Cinq monstres d'acier gravissent la colline. On sent de plus en plus les vibrations. Chaque motte de terre commence à vibrer. La mort se rapproche.

Dimitri hurle. Un cri de peur. Un cri de folie. Samm se précipite sur lui et lui met des baffes. Jusqu'à ce qu'il se calme. Elle le relâche. Les chars ne sont plus qu'à quelques dizaines de mètres. Leurs mitrailleuses crépitent de tout feu.

-"Camarades volontaires, préparez vos grenades... A mon commandement !" Crie Samm.

Lena est en pleurs. Elle sent un liquide tiède couler le long de ses jambes. Elle vient de s'oublier sur elle. Comme un enfant. Larmes de peur, larmes de honte. Samm remarque la gêne, lui sourit :

-"Ca arrive à tout le monde ça... " Lui dit Samm. Elle se retourne et se tend de tout son corps. Elle projette sa grenade en hurlant :

-"Feu !"

Elle est imitée par tous les volontaires. Lena jette ses grenades. Lancer. Puis retomber dans le trou. Ne pas se faire faucher par les balles. Puis recommencer. Ses gestes sont automatiques. Elle ne se rend plus compte de ce qu'il l'entoure. Elle ne voit pas le corps de Dimitri déchiqueté par de la mitraille. Elle n'entend pas les cris d'une petite découpée en deux par un obus. Rien ne compte plus désormais que de prendre la grenade, la dégoupiller, la lancer... Trois chars sont en flammes. Deux sont en très mauvais états. Ils sont stoppés. Mais les fantassins suivent derrière.

-"Baïonnette au canon !" Commande Samm.

Lena tente de poser sa baïonnette. Elle n'y arrive pas. La lame lui échappe, tombe à terre.

-"Ta pelle, Lena, prend ta pelle !" Lui crie Samm.

Lena déplie sa petite pelle. Elle resserre le goulot, bloque ainsi la plaque en acier. Elle avait aiguisé les tranchants sous les conseils de Samm... La meilleure arme après le sabre lui avait-elle dit. Le choc est terrible. Les Allemands déferlent sur eux en hurlant. Des tas de corps furieux qui se précipitent dans la tranchée. Lena agrippe sa pelle des deux mains. D'une détente des bras, elle tranche la gorge d'un Allemand. Le sang gicle. Elle se retourne et frappe, frappe, frappe. Elle ne sent plus ses muscles... Elle est habitée par une peur et une rage. Elle n'est plus que peur et rage... Elle lutte pour survivre de toutes ses forces. Elle hurle, crie, pleure...

Elle entraperçoit Samm et son sabre qui se débat comme un diable. Elle frappe d'une main, tire avec son Nagan de l'autre. Lena reçoit un coup de crosse. Elle tombe. Elle a l'impression que sa tête a explosé. Sa salive, un goût de sang. Reprendre son souffle. Survivre... Sous le choc, elle a laissé tomber sa pelle. Survivre... Elle sort péniblement son Nagan de son étui. Survivre... Elle tire. Un corps tombe sur elle. Cadavre ou blessé peu importe... Elle le pousse, se relève en titubant.

Dans le tourbillon de corps et de cris, la rouquine tire à bout portant sur tout ce qui semble être un uniforme ennemi. Du sang coule de sa tête, embue ses yeux. Tuer ou être tuée... Une rage de meurtre l'envahit. Tue. Tue. Tue... Un état second. Atroce. Elle ne sait plus si elle pleure ou rit... La tranchée devient un réservoir de corps. Blessés et cadavres s'entremêlent. Les Russes se battent comme des lions enragés. Les Allemands reculent. Ils battent en retraite.

Lena reste là. A les regarder partir. Puis elle tombe, exténuée, sur ses genoux. Elle se replie à quatre pattes. Et vomit. Elle vomirait tout son estomac si elle le pouvait. Tout son corps peut être... Autour d'elle... Les plaintes et les agonies. Mélopée de râles et de pleurs. Lena relève la tête. Devant elle, un soldat allemand. Il doit avoir le même âge qu'elle... Il tient ses entrailles qui dégoulinent de son ventre. Elle ne comprend pas ce qu'il marmonne. Il la regarde en la suppliant. Il répète le même mot. Un appel... Sans doute sa mère...

-"Odreï... Odreï !..." Lena se retourne. Maeva crie le nom de son amie en pleurant. Lena s'approche d'elle. A ses pieds, la petite brune aux longs cheveux. Ses yeux fixent le ciel. Deux petits furets sont orphelins... Lena prend Maeva dans ses bras et la berce doucement, au rythme de ses sanglots, comme on berce un enfant. Au loin Samm est accroupie. Elle tourne le dos aux autres. Lena devine aux soubresauts de ses épaules, qu'elle pleure aussi. Entre deux sanglots Maeva gémit :

-"Pourquoi ? Pourquoi... ?" .

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