|
A Contre Ciel - Zwartkat Chapitre 05 Le piqué. Tout s'accélère. Enivrant. Lutter contre le vent. Tenter de se maintenir droit. Rétablir l'assiette. Puis tout faire basculer. Le monde tourne autour de soi. Où est le ciel? Où est la terre? Les nuages n'arrangent rien. Du tonneau, passer au tonneau barriqué, se retourner en spirale. Lena tente de corriger sa trajectoire avec ses pédales de palonnier. Mais l'avion lui semble lourdaud, trop lourdaud. Envie de puissance. Sensations. La figure ne doit pas être réussie. Elle le devine aux jurons émis par son instructrice, placée juste derrière elle. Elle regarde par-dessus son épaule, elle réussit plus à deviner qu'à entendre: -"Altimètre!!!" Lena regarde l'appareil de mesure de distance par rapport au sol. Trois cent mètres. Mais c'est bizarre comme les cimes des arbres semblent si proche... Lena remonte son manche, de toutes ses forces. Encore des jurons... Rester calme, lâcher un peu la pression pour ne pas effectuer une chandelle et terminer sa course dans les arbres. Mettre un peu plus de puissance... Mais elle est déjà au maximum. Recommencer. Défi. Cette fois ci, pour donner plus de vitesse à sa figure, elle décide de l'amorcer dans le piqué. Elle avait entendu qu'un excellent chasseur, un des collègues de son père faisait cela avec des avions un peu poussifs. Piqué, tonneau, tonneau barriqué, et une superbe remise en assiette. Pas du goût de l'instructrice apparemment... Les jurons ayant redoublés. Atterrissage. Conduite jusque dans le hangar. Coupure de contact. Les hélices arrêtent de tournoyer. Lena descend. Son instructrice, une petite blonde, descend aussi et se plante devant elle, le visage tout rouge. -"D'abord, ton altimètre! il indique le sol au niveau de la mer! Ici, ça fait 250 mètres de plus!"Hurle-t-elle. Sa voix rauque résonne dans le hangar. Heureusement, il est désert. Lena regarde le bout de ses chaussures avec attention. Elle avait oublié ce dangereux détail... Elle relève la tête et voit la petite femme cramoisie de colère frapper sur la carlingue de l'avion: -"Et ça,... Ca, c'est pas un chasseur! C'est un avion d'apprentissage!" Crie la petite blonde en martelant chaque syllabe à l'aide d'une tape sur la carlingue. "Et comme tu es l'as de la surchauffe du moteur, tu me nettoieras tout ça, je ne veux plus voir une seule goutte d'huile!" Lena regarde le moteur de l'appareil. De fait, l'huile avait débordé... Le travail de l'hélice aidant, la robe jaune criard de l'avion était mouchetée de partout. L'instructrice tourne ses talons et s'en va tandis que Lena, pas très fière, apprête un seau d'eau et une éponge... A ce moment là, derrière son dos, elle entend une personne qui applaudit. Elle se retourne. - "Superbe, ton show aérien... Tu me feras toujours tourner la tête, toi... " Yulia! Toute coquette dans un superbe manteau, coiffée d'une toque de fourrure, ses superbes yeux bleus soulignés par un maquillage discret. Elle s'avance. Doucement. Sa silhouette passe à travers les raies de lumières des grandes vitres du hangar. Elle semble flotter sur un tapis clair obscur, avec comme seuls témoins, les avions rangés. Géants au garde à vous. Muets. Ébahis par cette apparition. Lena lâche son seau. Éclat d'eau. Elle se précipite à la rencontre de Yulia. Elle la prend dans ses bras. Les deux filles tournoient dans les bras l'une de l'autre, dans un concert de rires, de soupirs, de caresses, de baisers. -"Je veux faire quelque chose depuis longtemps, Lena..." Dit Yulia en marquant un temps d'arrêt. "Très longtemps..." Soupire-t-elle en approchant ses lèvres de la bouche de Lena. Premier baiser passion. Lena s'abandonne à ce baiser. Profond, tendre, sensuel. Sensation de douceur exquise. Suprême de satin, humide, intime. Sa langue goûte à toute cette volupté, livrant tous ses sens au plaisir, à l'ivresse de l'être aimé. Les deux jeunes femmes restent un long moment à s'embrasser. -"Je n'en pouvais plus de t'attendre..." Soupire enfin Lena. Yulia la sert très fort. "Si tu savais, comme... Si tu savais... " Poursuit Lena. -"Chuuuttt, je sais..." Répond Yulia en caressant le visage de sa compagne. -"C'est... Seulement.. On est deux filles, et c'est la première fois pour moi... Et je ne me suis jamais sentie aussi... Amoureuse..." Dit encore Lena en baissant la tête sur le dernier mot. Peut-être pour échapper au regard de Yulia. Cette dernière l'embrasse dans le cou, tout doucement. Sa bouche entrouverte effleurant sa peau. Lena sent son souffle. Léger. Tiède. Humide. Tendre. Frissons. Lena relève son visage. -"Qu'est-ce qu'on va faire?..." Demande Lena. Yulia déserre son étreinte. Elle sourit. -"Là, tout de suite, je vais retirer mon beau manteau, mon beau châle également... Je vais retrousser mes manches et, ensemble... On va nettoyer toute cette merde que t'as faite sur ton bel avion... " Répond la brunette joyeusement. Les deux filles éclatent de rire. Éponges. Eau. Savon. Puis frotter... Petit travail. Parfois petits jeux... Quelques gouttes d'eau sur le visage de l'autre... Et des rires... Et surtout bavarder. Lena apprend que Yulia vit pour le moment chez son cousin. Elle avait bien essayé de la joindre au camp par téléphone, mais personne n'a voulu faire passer la communication. Et Yulia ne voulait plus y retourner, ne fut ce qu'en simple visiteuse. Compréhensible. -"Et tes projets? " demande Lena tout en essuyant précautionneusement une pâle d'hélice. -" J'ai réussi à m'inscrire à une école d'infirmière, ils me payent la formation, le logement, et tout... Ils prennent tout en charge... Et puis, c'est quelque chose que j'aie toujours eu envie de faire, alors..." Répond Yulia. -"Ah pas mal, c'est vrai qu'il en manque... En plus, je te vois bien en petite robe blanche avec un petit calot bleu... Tu seras sexy tout plein." Répond Lena avec un sourire malicieux. Yulia sourit un peu. Elle s'approche de Lena. Gênée. Son sourire s'efface. -"Lena... Je... Je n'ai pas trouvé de place à Moscou... L'hôpital qui m'accueille, se trouve à... A Leningrad..." Soupire tristement Yulia. Lena regarde l'hélice fixement. Elle marque un temps d'arrêt. Puis elle reprend son chiffon et poursuit de frotter la pâle. Elle tourne sa tête vers Yulia, et dans un sourire un petit peu forcé: -"Tu verras, c'est une jolie ville..." Yulia secoue la tête. Comme pour dire non. Elle se colle dans le dos de Lena. Elle la prend dans ses bras. Elle la sert fort. Très fort. Lena s'abandonne à cette étreinte. -"Répète après moi" Dit Yulia. Et le regard des deux jeunes filles, tourné vers les immenses vitres du hangar où l'on peut deviner le soleil qui se couche. Et leurs voix se répondent en écho. Et cette promesse: -"Je t'aime... Toujours et à jamais... Proches ou lointaines, toujours ensembles... Partout je serai avec toi. Rien ne pourra nous séparer, Jamais..." -"...Rien ne pourra nous séparer... Jamais..." Termine de répéter Lena. Gare de Moscou. L'air est très vif en ce début février. Les vapeurs des locomotives s'élèvent dans le ciel. Souffles de dragons enragés. Impatients. Une petite valise à la main, Yulia parcoure le quai, tout le long du train pour Leningrad. Elle trouve enfin le numéro de la voiture qui est mentionné sur son ticket. A l'intérieur, il y règne une joyeuse cohue. Entre sacs, malles, malchiks et autres mamas, Yulia réussit à trouver sa place. Elle ouvre la fenêtre et se penche à l'extérieur. Elle scrute le quai. De tous ses yeux. Des voyageurs pressés, un Podovnik regardant sa montre, deux femmes montant péniblement dans une voiture voisine... Mais pas de Lena... Elle ne viendra pas la saluer... Ce n'était pas prévu, à cette heure-ci, Lena travaille... Mais Yulia ne peut s'empêcher d'espérer la revoir encore une fois. Yulia se remémore ces quinze derniers jours. Lena et Yulia ont partagé chaque instant de temps libre. Tous ces rires, toutes ces sorties, toutes ces promenades... Il faudra attendre trois mois, trois longs mois pour revivre tout ça. Trois mois sans Lena. Trois mois sans ses baisers. Trois mois sans son parfum... Coup de sifflet. Le train s'ébranle. Départ. Le quai défile à présent sous les yeux de Yulia. De plus en plus vite. Il laisse place aux interminables allées de rails, qui se mêlent, s'entremêlent, gardés par les signaux et les postes d'aiguillages. Yulia referme la fenêtre. Le Podovnik arrive. Contrôle des tickets. Il s'arrête longuement sur celui de Yulia. -"Vous avez vos papiers s'il vous plait?" Demande-t-il. Yulia lui présente ses papiers. Elle n'aime pas trop ça. Un tel contrôle ne présage rien de bon. Mais le Podovnik reste courtois: -"Oui, excusez-moi, Camarade Volkova, vous n'êtes pas à la bonne place, je vous prie de bien vouloir me suivre." -"Mais il m'a semblé que le numéro de place correspondait avec ce qui était noté sur mon ticket..." Tente de protester Yulia. -"Nous vous prions encore de bien vouloir accepter toutes nos excuses, Camarade Volkova, mais l'erreur doit provenir de nos services, de toute évidence, ceci n'est pas votre place..." Insiste le Podovnik. Yulia se résigne à se lever. Les regards des autres passagers sont fuyants. Ils n'osent pas trop regarder la scène. De peur d'être mêlé à un problème... Or les problèmes, vaut mieux les éviter. Yulia dégage sa valise et suit le Podovnik le long du couloir. Il interpelle son adjoint: -"Prend cette valise et suis-nous, c'est la CamaradeVolkova!" Et l'adjoint prend la valise de Yulia et les suit. Il semble à Yulia qu'ils traversent ainsi tout le train. Des tas de questions tourbillonnent dans son esprit. Vont-ils me ré emprisonner? Qu'ai-je fais? Pourquoi est-il alors aussi serviable avec moi ce Podovnik? A moins qu'il n'y ait eu vraiment une erreur... Ils arrivent à la voiture première classe. Le Podovnik frappe à la porte d'un des compartiments, il ouvre et dit: -"Excusez-moi, voici mademoiselle Volkova..." Le Podovnik s'efface pour laisser entrer Yulia. Le luxe existait encore en Russie Soviétique. Et ce compartiment en était la preuve. Des cloisons en lambris de bois, des sièges en velours rouge sur montant doré, une tablette en marqueterie. Au-dessus des sièges, les couchettes, garnies de matelas, de draps et de couvertures. Dans les coins sont disposés un petit samovar qui fait face à un lavabo au robinet en col de signe. Le tout doré. Également. Mais ce n'est pas tout ce luxe qui est responsable de la joie qui inonde Yulia. -"Merci, Camarade Podovnik, vous pouvez nous laisser à présent." Dit Lena en adressant un petit sourire en coin à Yulia. -"Mais qu'est-ce que tu fais là?..." Demande Yulia une fois le Podovnik parti. Lena avait revêtu son uniforme de grande tenue. Princesse en épaulettes qui garde son sourire énigmatique. Elle s'approche de Yulia. -"Tu m'accompagnes pour le trajet, tu... Tu es folle, mon amour..." Dit encore Yulia. Lena l'enlace tendrement et l'embrasse. -"Non, je ne t'accompagne pas pour le trajet... enfin, pas que pour le trajet..."Répond Lena entre deux baisers. Elle rit en regardant les deux yeux ronds de Yulia, remplis de surprise. -"Écoute..." commence Lena. Lena s'assied. Yulia aussi. Elles se tiennent par la main. Confidences. -"J'ai téléphoné à mon père... Et... J'ai dis que je craquais, que je n'en pouvais plus de ce camp... J'ai même pleuré... Je crois que c'était la première fois que mon père m'a entendu pleurer... Et je lui ai demandé si je pouvais rentrer à Leningrad... La réponse ne s'est pas fait attendre, je recevais un aller simple pour Leningrad par la poste, et en première classe!.. Et j'ai été transférée dans la caserne de mon papa..." Raconte Lena. -"Tu craquais vraiment dans le camp? Je n'aurais pas pensé ça..." Dit Yulia. -"Non, je ne craquais pas... J'ai un peu inventé là... Je voulais surtout... Je voulais surtout être à Leningrad... Près de toi... Mais ça n'aurait pas été un argument valable pour mon père, ça..." Répond Lena en riant. -"Coquine! T'as menti à ton père?... Pour moi?.. Oh mon chaton, tu es folle et... Je suis folle de toi aussi..." Dit Yulia en se blottissant dans les bras de sa compagne. Le train s'enfonce dans la nuit, au rythme des saccades des roues sur les rails. Lena et Yulia passent leur temps entre câlins et bavardages. Dix heures de trajet. Dix heures devant elles. Seules. Au moment où elles décident de se coucher, Yulia se déshabille et rejoint Lena sur sa couchette. -"Notre première nuit?" Demande Lena toute hésitante . -"Notre première nuit, mon cœur." Répond Yulia. Elle déboutonne délicatement le pyjama de Lena. Cette dernière se laisse découvrir et s'offre aux caresses de moins en moins pudiques de Yulia. Lena se laisse emporter. Chaque caresse qui s'écoule le long de son corps, autant de gouttes de tendresse. Elle y répond. Maladroite. Passionnée. A chaque soupir, elle se réfugie dans les yeux de Yulia. Reflets de toutes les promesses. Le même corps. Les mêmes joyaux, Les mêmes saphirs, Le même encens. Se laisser brûler. Encore. Et encore. Et le désir, et le plaisir, comme une vague, indécise, exquise. Au plus profond d'elles-mêmes, une délivrance. Étincelante, caresse de l'amer frisson. Perles de rosée partagées dans une folle farandole. Entre gémissements et mots tendres, entre halètements et cris. La bouche, la langue, les doigts comme lueurs de toutes les aubes de leurs sexes. Lena et Yulia chavirent dans l'infini. Et ce n'est que tard, très tard dans la nuit, que les deux femmes s'endorment, l'une contre l'autre. Le corps épuisé, le cœur dans les étoiles. Nues. Blotties. Heureuses. Vivantes. Leningrad. Le train est arrêté. Il fait encore nuit. Normal, en hivers, le jour n'existe pratiquement pas. C'est Yulia qui se réveille en premier. Elle s'adosse légèrement à la cloison, tout en restant couchée. Le corps nu et dévoilé de Lena sur elle. Elle contemple les taches de rousseurs du dos de son amie. Elle la caresse doucement. Dans un mouvement léger mais résolu, le visage de Lena prend le ventre de Yulia comme oreiller. -"Mon cœur, il faudrait peut-être se lever..." Dit Yulia. Elle ne reçoit qu'un grognement plaintif pour toute réponse. Yulia écoute les nombreux bruits à l'extérieur. Le quai semble s'agiter. Des gens doivent descendre du train... Bruit de malle, de sacs, bruits de pas, tout le wagon semble s'animer. Yulia caresse les cheveux de Lena. Tendrement. Il faudra bien se décider à la réveiller. Elle arrête son geste brusquement. Yulia a l'impression qu'on la regarde. Elle tourne la tête vers la porte. Celle-ci est ouverte. Dans l'encadrement il y a un homme. Le plafonnier diffuse assez de lumière pour qu'elle distingue ses traits. Il doit avoir cinquante ans. Son visage, à part les yeux, est une copie conforme du visage de Lena. Dans son regard, elle lit une surprise. Totale. |