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A Contre Ciel - Zwartkat Chapitre 04 -"Camarade Lieutenant!" Lena ouvre les yeux. Péniblement. La lumière du jour. Mal de tête. Elle est assise par terre. Devant elle, sa table renversée. Ses affaires partout éparpillées. Chute de la veille... -"Camarade Lieutenant!!!" La voix de Vlad. Lena tente de se relever. Ses cheveux collés sur son visage. Boue et vomit. Cauchemar. Et ce mal de tête... Le géant, dehors s'impatiente. Lena le ressent aux coups frappés à sa porte. Sa fierté démissionne... - "Entrez, Vlad, c'est ouvert... " Voix pâteuse... Un regard sur l'horloge... Dix heures... L'horreur... Un sursaut, la voila debout... Vlad ouvre la porte et a un petit mouvement de recul face au désordre et à la tenue de son supérieur. A moins que ce ne soit l'odeur d'alcool qui imprègne la pièce... -"Excusez-moi, Camarade Lieutenant... Je viens vous informer que la prisonnière Yulia Volkova est sortie de l'infirmerie et est reconnue apte au service et..." Dit le Géant. -"Très bien, Vlad, vous me direz ça plus tard, je..." Tente d'interrompre Lena. -"Et comme vous me l'aviez demandez, je vous la dépêche pour votre travail de secrétariat." Termine le géant. Et à ce moment là, le soldat fait avancer une silhouette devant lui, silhouette que Lena reconnaît trop bien. Yulia... Lena passe par toutes les couleurs. Avec une dominante rouge. Honte. Elle sent ses jambes trembler. La brunette voit sa gêne. Elle fait simplement un petit bonjour tout en n'appuyant pas son regard sur la pauvre Lena. Compassion. La rouquine ferme les yeux. reprendre ses esprits... -"Bien Vlad, merci, vous pouvez disposer... Yulia, installe-toi, je reviens dans quelques instants....." Parvient-elle à soupirer après un long silence. Elle tourne le dos, entre dans sa chambre et referme la porte derrière elle. Une fois seule elle se précipite devant son miroir. Elle sursaute devant l'étendue du désastre... Plus jamais je boirai... Elle verse l'eau dans sa bassine, se déshabille... Que quelques instants pour se redonner une apparence humaine... Après une demi-heure, Lena Katina ressemble enfin à la jolie fille qu'elle est. Elle réajuste son col, tout serait parfait si ce n'est les cernes sous les yeux qui trahissent la débauche de la veille. Elle quitte son miroir et inspire profondément... Il s'agit d'affronter Yulia à nouveau... Elle ouvre la porte et découvre son bureau presque rangé. La brunette s'active encore à nettoyer les dernières traces compromettantes. Lena s'approche de Yulia. Elles se regardent toutes les deux dans les yeux. Si Lena est complètement sérieuse, elle a l'impression que Yulia va rire... Déstabilisation... -"Yulia, je voulais m'excuser pour... Le fait que... Voilà, j'aurais dû te rendre visite plus souvent,... Mais, je suis parfois un peu stupide, et..." -"Tu n'as pas à t'excuser, tu n'avais pas à me rendre visite plus souvent." Souffle Yulia dans un haussement d'épaules. Lena se raidit. Le râteau... En plein museau... Yulia la regarde, et sourit. Elle prend délicatement la main de Lena toute tremblante dans la sienne. -" Mais j'ai trouvé le temps très très long sans toi. Par contre, hier soir... Je me suis rendue compte que tu avais une jolie voix, qui porte bien fort..." Continue doucement Yulia. Lena ne sait plus quoi faire ou dire. Elle reste là, debout devant Yulia. Et Yulia garde la main de Lena dans la sienne. Contact. Yulia joint sa seconde main autour de celle de Lena. Mouvement. Et elle soulève ainsi la main de Lena, doucement, à sa bouche pour un baiser. Tendresse. Lena est sous le charme. Complètement. Elle esquisse un sourire. Yulia aussi. Elle fait un petit clin d'œil à la rouquine, lui lâche sa main. Abandon. Et se détourne d'elle pour s'installer derrière la machine à écrire. -"Allez camarade lieutenante, au travail!" Dit Yulia avec un ton enjoué. Lena est un peu confuse, elle aurait tant voulu que ce moment magique dure plus longtemps. Elle se reprend, elle hoche la tête tout en se retournant vers son étagère. Elle prend ses manuscrits et les pose devant Yulia, une pile de papier... Composition personnelle... -"Voila, Mademoiselle Volkova... pour commencer... " Dit Lena avec le même ton enjoué. Quand Lena quitte son pavillon, elle laisse derrière elle, le rythme des touches de la machine à écrire aux mains d'une Yulia concentrée sur son travail. Jours d'automne... Rempli de nouveaux soleils pour Lena... D'abord ces matins, où elle prépare le thé et le petit déjeuner et guette impatiemment l'arrivée de Yulia. Puis le temps de midi, temps de pose, temps de rire... Et puis parfois aussi ces après midi de travail où elle dicte son courrier à sa secrétaire. Puis le soir, parfois un peu plus triste, parce que moment de séparation... Dédramatisé souvent par une Yulia qui ne manque jamais une grimace ou une plaisanterie pour redonner sourire à son amie... Pas un jour ne passe sans que Lena se récapitule tous les petits détails, toutes les paroles échangées avec Yulia afin d'y décerner le moindre signe de réciprocité de ses sentiments. Elle aime Yulia, c'est devenu une évidence pour elle. Mais la brunette semble tour à tour cajoleuse, tendre et parfois très distante... Comment interpréter ce geste de la main que Yulia pose de temps à autre sur l'épaule de Lena... Et puis aussi ce bisou de chaque matin, bien fort proche des lèvres pour un simple baiser amical sur la joue... Mais il y a aussi ses "camarade Lieutenant" qui ponctuent certaines phrases juste au moment où l'ambiance devient plus conviviale... Comme si elle voulait éviter trop de complicité... Lena a également moins de temps à consacrer sur le terrain avec les prisonniers. Ses tâches "d'informations politiques" se sont étendues pour tout le camp. Ce qui gonfle considérablement son travail de secrétariat avec Yulia. Elle ne s'en plaint donc pas. On lui confie même la "réinsertion effective" des prisonniers proches de la libération. Sous ce terme barbare se cache une mascarade qui consiste à faire grossir la personne en une semaine, lui donner des habits neufs et faire une photo de sa sortie du camp. Propagande... Toujours... Accessoirement l'officier chargé de cette tâche peut également trouver un logement et un travail pour l'heureux élu. Les prédécesseurs de Lena ne s'en étaient jamais inquiété mais la rouquine se met un point d'honneur à véritablement offrir une opportunité de vie active à tous ceux qu'elle a en charge. Elle reçoit, luxe suprême, un téléphone dans son pavillon et lors de ses déplacements, Yulia prend les messages, remplit son agenda avec des rendez-vous, et ouvre son courrier tout en le classant. Lena ne s'échappe du camp que pour ses leçons d'aéronautique le week-end. Mais elle ne reste plus loger à l'école, elle revient chaque samedi soir où elle prétexte une réunion de travail avec Yulia pour passer sa soirée avec cette dernière. Ces réunions de travail sont en fait l'occasion d'un bon souper, parfois arrosé d'un verre de vin, et surtout de longues discussions entre les deux amies. -"De toute façon, dit joyeusement Yulia, je ne comprendrai jamais rien à la politique... Tout ce que tu écris reste un charabia insensé pour moi... Mais comme je t'aime bien, je te pardonne..." Lena observe Yulia. Assise devant elle. Sur la table, les restes du dîner. Yulia joue avec son verre de vin. Les flammes des bougies dessinent des reflets sur son visage. Son sourire comme piste de danse pour toutes ces couleurs et lumières. -"J'ai pourtant lu dans ton dossier que tu étais ici pour activités politiques illicites..." Tente de vanner Lena. Le sourire de Yulia s'estompe. Les reflets aussi . -" Tu veux que je te raconte la vraie histoire? Mon père est cordonnier et bon, pour se faire un peu de sous sur le coté, il lui arrivait de revendre sans le déclarer des chaussures qu'il fabriquait lui-même.. Il s'est fait dénoncer par un voisin, et quand les inspecteurs sont venus, j'ai vite tapé des fausses commandes sur ma machine... Mais ça n'a pas marché..." -"Il y a rien de politique là dedans... " Souffle Lena . -"Non, rien de rien, mon père fut jugé pour travail en noir et moi, j'ai même pas eu de jugement, la seule chose qu'on peut reprocher à une gamine de 16 ans c'est de ne pas être aux jeunesses communistes, ce qui signifie qu'elle a un comportement politique louche, voila... " Dit Yulia en relevant la tête vers Lena et poursuit: " J'ai pleuré quand les NKVD ont emmené mon père... Mais rien n'est sorti quand ils m'ont prise... Je n'ai pas voulu leur faire le cadeau de mes larmes." Lena regarde tristement son amie dans les yeux. -"Des NKVD, tu dis... Tu dois me détester avec mon uniforme... " Soupire Lena. -"En deux ans, j'ai plus de milles raisons de détester ton uniforme, c'est vrai..." Répond Yulia. Elle se lève, contourne la table pour s'accroupir auprès de Lena afin de mettre son visage à son niveau tout en ne la quittant pas du regard. Elle approche son visage près du sien. -" Mais toi, Lena, je n'arrive pas à te détester,... Jamais..." Murmure doucement Yulia avant d'approcher ses lèvres près de la bouche de Lena. Un baiser. Un simple baiser sur les lèvres. Lena entoure Yulia de ses bras. Et la serre très fort. Elle a des larmes pleins les yeux. Yulia trébuche et ses lèvres quittent celles de Lena. -" Oups, falling in love... " Dit Yulia en souriant. Elle se relève et du plat de sa main essuie le visage de Lena. Petit méandre de larmes séché. Caresse. Émotions. Lena regarde Yulia qui se retire doucement pour se rasseoir à sa place. -"Tu reste toute sérieuse, toi... Je ne vois qu'une solution." Dit Yulia en se levant d'un bond et se précipitant à l'extérieur. Lena surprise se lève... Quelle mouche a encore piqué sa Yulia? Un bruit à la fenêtre attire son attention. De l'autre coté de la vitre, Yulia écrase son nez sur le carreau et mime un tas de grimaces. Fous rires. -"Rentre, espèce de folle, tu vas attraper la crève..." Réussit à dire Lena entre deux éclats de rire. Sur ce, Yulia singe une affreuse mort à force de soubresauts de la tête et de la main pour disparaître du cadre de la fenêtre. Elle réintègre ensuite le pavillon à la manière d'un zombie et saute dans les bras de Lena tout en tentant de la mordre. La soirée se poursuit entre rires et pugilats. Deux semaines sans voir Yulia. Deux longues semaines. Permission de Noël. Lena passe les fêtes de fin d'année avec son père à Leningrad. Champagne... En d'autres circonstances, Lena sauterait de joie... La semaine précédant son départ, Lena prépare son absence : donner les recommandations à son remplaçant qui n'est autre que "Le Gros", lui expliquer le travail, s'assurer qu'il collaborera bien avec Yulia. Ce dernier n'est certes pas une lumière mais Lena est sure au moins qu'il respectera la liberté de Yulia et qu'il ne prendra aucune initiative fâcheuse... Sans doute qu'il ne prendra aucune initiative du tout, d'ailleurs... Elle a en outre chargé Vlad de bien veiller sur Yulia. Le brave soldat la rassure, Yulia n'étant plus du tout considérée comme une menace par les autres prisonniers, elle n'aura à pâtir d'aucune cabale possible. Yulia, en ramenant au baraquement presque tous les jours les surplus de ses repas festifs avec Lena avait plutôt une côte de popularité assez élevée. Le plus dur reste à faire, prendre congé de Yulia. La veille de son départ. Un petit dîner en tête-à-tête, avec une Yulia qui semble si distante au grand regret de la rouquine. Il y a bien sûr les rires, les plaisanteries... mais le cœur n'y est pas. A plusieurs reprises, Yulia semble s'abîmer dans un océan de pensées. Au moment de se quitter, Lena prend tendrement Yulia dans ses bras et pose son visage sur son épaule. Elle ne prononce pas un mot. Elle reste là, immobile, se serrant contre son amie. Yulia caresse ses cheveux, comme on tente de consoler un enfant. Yulia ôte son écharpe pour l'enrouler autour du cou de Lena. Lena sourit de toutes ses dents. -"Merci, tu es un ange... Attends, moi aussi, j'ai quelque chose pour toi..." Dit Lena en prenant son superbe châle et en l'entourant sur les épaules de Yulia . Un peu de parfum de l'autre pour patienter jusqu'au retour... Yulia a envie de dire quelque chose, mais se ravise. Elle préfère déposser un délicat baiser sur les lêvres de Lena avant de disparaître dans la nuit. Quinze jours à Leningrad. Visites. Famille. Cousins. Cousines. Grand Parents. Les soirées arrosées. Les grasses matinées... Le temps paraît quand même long à Lena. Elle est bien tentée de téléphoner au camp... Mais la probabilité de parler à Yulia semble si mince qu'elle abandonne cette idée folle. Elle se retranche sur un shopping intensif, dans les beaux quartiers de la ville, en choisissant des tas de vêtements pour son amie, des tas de cadeaux... Ce nouvel engouement de sa fille pour des nippes intrigue le père de Lena. Face aux questions de son père, Lena tente de rester évasive. Pourquoi tant de vêtements? Ils sont pas à ta taille? Tu parles souvent de ta secrétaire, c'est qui? Tu es amie avec une prisonnière? C'est quoi cette stupide écharpe effilochée que tu ne quittes plus? Autant de questions, autant de petits soupirs, de réponses volontairement inintelligibles... C'est avec deux grandes malles aux bajoues surgonflées que Lena prend le train du retour sous les yeux amusés des autres passagers. Totalement épuisée par le voyage, Lena s'écroule sur son lit. Elle regarde chaque objet, chaque meuble de son pavillon... Home sweet home... Il fait nuit, et il ne serait pas de bon ton de débarquer dans le baraquement des prisonniers... Elle doit donc encore patienter avant de revoir sa Yulia. Autant dormir... -"Qui êtes-vous?" demande Lena face au petit bonhomme qui vient de se présenter chez elle. Tout habillé de gris, sa casquette qu'il chiffonne entre ses mains, sa silhouette se découpe nettement dans la lumière blafarde de ce petit matin d'hivers. Il doit avoir plus de cinquante ans, mais l'âge est toujours difficile à déterminer chez un prisonnier. -"Excusez-moi, Camarade Lieutenante, je suis votre nouveau secrétaire..." Balbutie-t-il. Elle laisse là sans explication le pauvre bougre et se précipite au bureau des officiers. Elle pousse la porte avec fracas, les occupants de la pièce surchauffée sursautent tous. Par réflexe et croyant surtout qu'un supérieur furieux fait irruption, la majorité des collègues de Lena se mettent au garde à vous. Quand ils se rendent compte de leur méprise, ils l'engueulent copieusement. Lena n'en a que cure, elle vient de repérer "le Gros" et l'attrape par le bras : -"Où est Yulia?" -" Qui? Quoi? Quelle Yulia?.." Bredouille "Le Gros", impressionné par la rouquine et tentant de savoir exactement de quoi elle parle. Son regard hébété fait comprendre à Lena qu'elle doit user d'une méthode plus pédagogique pour arriver à ses fins. Elle reprend son souffle, tente de se calmer. -" Yvan, tu sais, ma secrétaire, la petite brunette, Yulia Volkova... Elle n'est pas venue ce matin..." Explique lentement Lena. -" Ha oui, la petite Volkova, oui, elle est plus là... Mais je t'ai trouvé un autre secrétaire... Au fait, bonne et joyeuse année Lena..." Répond "Le Gros" en se penchant pour faire la bise à Lena. Cette dernière, même si elle à deux doigts de la crise de nerfs, consent à l'accolade. -"Yvan, tu peux m'expliquer où elle est... Ce qui s'est passé... " Demande Lena avec son plus beau sourire. Du fond de la salle, Piotr, qui n'a toujours pas digéré l'entrée fracassante de Lena, lance : -"Ohhhhhh, petite Yulia plus là... Quel drame, qui va te manger le gazon à présent, Katina?" Lena fait mine de ne rien entendre. -"Ben, écoute Lena, elle a eu sa libération, et j'ai fais tout comme il faut... Sa peine a été diminuée de six mois par l'amnistie présidentielle de notre camarade Staline, Ca se fait normalement comme chaque année..." Répond "Le Gros". Lena passe de la colère au soulagement. Yulia est libre, c'est magnifique. Elle aurait presque envie d'embrasser "Le Gros". -"Et elle est où? Tu lui as trouvé un logement? Un travail?" Demande Lena toute excitée. -"Ha non, c'était la veille du nouvel an... J'ai pas eu le temps... Mais attend, j'ai ceci... " Répond "Le Gros" en fouillant dans son bureau. Et il tend fièrement une photo à Lena. La photo de libération. "Le Gros" au bras de Yulia, tous les deux souriant, avec au fond, la porte du camp et son drapeau rouge. Depuis cinq jours, la photo est posée sur sa table de nuit. Yulia. Son sourire et le châle que Lena lui avait offert. Mais toujours pas de nouvelles. Lena sursaute à chaque appel téléphonique, court chaque matin au courrier et se surprend parfois à rester de longs moments à la porte du camp, guettant la chaussée dans les deux sens. Mais pas de Yulia. Au bout de la deuxième semaine, Lena commence à avoir le moral à plat. Non seulement son amie lui manque, mais elle est aussi assaillie par les pensées les plus sombres. Et si Yulia s'était moquée d'elle? Peut-être qu'elle n'a vu en elle qu'un moyen de passer sa détention dans de meilleures conditions? Ou pire, Yulia a peut être eu un problème, elle se retrouve peut-être malade, incapable de donner des nouvelles... A moins qu'elle n'ait été à nouveau incarcérée dans un autre camp? Ou encore... Lena se réveille en pleine nuit, couverte de sueur. Sourde angoisse. O ma chérie, peu importe si tu t'es moquée de moi ou pas, tout ce que je désire, ce n'est qu'un petit mot, pour savoir que tout va bien, je te demande rien d'autre... Même si je ne dois plus jamais te revoir... Petite prière. Entendue que par ses murs. Et Lena éclate en sanglots. Le visage enfoui dans une écharpe effilochée. |