A Contre Ciel - Zwartkat

Chapitre 03

Petit matin. Lena marche joyeusement, elle s'amuse à regarder la buée de son souffle dans l'air glacé qui la devance. Dessin en nuage. Jeu d'enfant. Elle passe la première grille du camp. Papiers. Contrôle. Salut réglementaire. Jeux d'adultes.

Devant le poste de garde, Une voix. Celle du soldat Vlad.

- "Lieutenant Katina!" Lena s'arrête. Elle se retourne vers le géant. Il semble très préoccupé. Soucis dans l'air. Lena se rapproche de lui. Il poursuit : "Il y a eu un incident cette nuit au bloc 17..., j'ai transféré au contrôle de ce matin la prisonnière Volkova à l'infirmerie, vous savez, la petite Yulia, ..."

-"Quoi Vlad, que s'est-il passé avec Yulia?" Lena frémit.

-"Elle a du être la victime d'un passage à tabac de la part d'autres prisonniers, je pense... Ils ont fait une ronde de coups, sans doute. Ca a du se passer cette nuit... Elle est blessée assez gravement, alors,..."

Lena ferme les yeux. Les paroles de Vlad comme une lance qui lui transperce le cœur. Pourquoi plus de douleur que de colère? Pourquoi prendre le chemin de l'infirmerie? Pourquoi courir? Pourquoi son prénom sur ses lèvres? Yulia. Ma Yulia.

Elle pousse la porte. Porte vitrée. Mur blanc. Fenêtres hautes. Clarté. Cinq lits. En rangée. Vides. En un regard elle repère où se trouve couchée Yulia. Là, à même le sol. Sur le dos. Son visage couvert de sang séché. Elle ne prête aucune attention à ce que lui dit l'infirmier. Ce dernier est assis et fume tranquillement une cigarette.

Elle s'agenouille auprès de Yulia. Lena se porte la main sur son visage. Pour contenir un sanglot. Pour retenir sa peine. Elle a envie de prendre Yulia dans ses bras, de lui prendre sa main. Mais tout son corps ressemble à un hématome. Des plaies au visage. Et le reste du corps, des contusions. Partout. Ses bras sont bleus. Ses yeux pochés s'entrouvrent.

-"Salut..." parvient à balbutier Yulia. -"Yulia... Que... Pourquoi?.... Je..." Dit Lena. Elle se mord les lèvres.

-"Tu en fais une tête... Tu devrais te voir petite lieutenante... " Continue Yulia.

Lena a les yeux rouges. Elle ne contient plus ses sanglots. Elle pleure ouvertement. Yulia a encore le courage de plaisanter. Lena essaye de se calmer. Reprendre son souffle. Elle ravale un sanglot mais son visage reste grimaçant.

-"T'es pas mal non plus à voir... je t'assure..." Dit Lena puis elle se tourne vers l'infirmier:

-"Vous la posez sur un lit maintenant."

-"Camarade lieutenant, les lits sont réservés pour le personnel, alors,... "

Lena prend l'infirmier par le col, le soulève de sa chaise et le pousse sur un mur, ses yeux sont rouges de rage, cette fois. Colère. Complète. Totale. Elle parvient néanmoins à parler doucement tout en serrant la blouse du malchick :

- "Tu as là, cinq lits de libre... Alors, on va la prendre doucement et la poser sur un lit... C'est un ordre... ".

Vlad entre dans l'infirmerie. Il jette un regard à la scène. Sans un mot il s'agenouille auprès de Yulia et la prend dans ses bras doucement. Précaution. Comme on prend un bébé. Il la soulève. Poids plume dans les bras du géant. Malgré son attention, Yulia gémit. Vlad la dépose sur un des lits. Lena relâche l'infirmier.

-"Prends-moi de la pommade et des compresses, dépêche-toi... Ainsi que de l'eau tiède."

L'infirmier s'exécute, la tête baissée. Lena s'approche de Vlad.

-"Pourquoi?" Demande-t-elle.

En quelques mots, Vlad explique le décès de la vieille femme. La jalousie et la méfiance des autres par rapport à Yulia. Surtout depuis ses sourires et sa complicité avec Lena.

-" Ils ont sans doute cru que c'était vous qui était derrière tout ça... Vous et la fille."

-" Bien, fais les sortir du dortoir et qu'ils s'alignent dans la cour, ils ne bougeront pas tant qu'ils n'ont pas dénoncé les meneurs!" Lena a le regard dans le vide. La colère et la haine s'est emparée d'elle.

-" Mon lieutenant... Permettez... Enfin... Réagir à cet incident serait dangereux pour Yulia... Après, elle ne sera plus en sécurité dans le camp... Elle deviendra la proie idéale pour toutes les vengeances..."

Lena se tait. Elle sait que Vlad a raison. Mais elle a tellement envie de faire mal a ceux qui ont touché Yulia... Ses idées se bousculent dans sa tête.

-" Et, en plus, mon lieutenant, excusez-moi... Mais agir comme ça, ce... Ce ne serait plus vous..."

Lena se détourne de Vlad, elle ne veut pas qu'il voit les larmes qui coulent le long de ses joues. Elle prend une serviette et la trempe dans la cuvette d'eau tiède apportée par l'infirmier. Puis, doucement elle essuie le visage de Yulia.

-" C'est bon, Vlad, vous avez raison. Emmenez-les au travail comme d'habitude, sans rien dire, sans rien montrer... " Lena se retourne vers Vlad, elle essuie discrètement ses larmes avec sa manche et poursuit : " Au fait, aujourd'hui, un camion devrait apporter les fournitures, si vous pouvez faire la distribution des effets à chacun, ce serait bien... Les bottes, les gants... Tout ça... "

-"A vos ordres, camarade lieutenant!"

Et peu avant que le géant ne disparaisse par la porte:

-" Vlad... Merci..." Dit Lena.

Le géant se retourne. Petit sourire entendu. Il s'en va...

La bûche se consume doucement dans le poêle. Lena regarde les flammes qui naissent autour du galbe du bois pour s'étioler en étincelle dans la cuvette d'acier. Crépitements. Lumière follette. Jeux de lueurs et d'ombres. Comme ses pensées.

Sur sa table, tous les papiers étalés. Tout le travail qu'elle n'a pas fait. Ainsi que son cours d'aéronautique. Tout semble en attente. Elle avait évidemment passé une bonne partie de la matinée à s'inquiéter de la santé de Yulia. Elle ne s'était vraiment remise au travail qu'après la visite du docteur qui l'avait rassuré quant à l'état de santé de... De qui au fait ?

Qui est Yulia pour moi? Qui est cette petite prisonnière farouche qui vient prendre une telle place dans mes pensées? Elle avait chassé cette question toute la journée, hors de son esprit. Mais ce soir, Elle ne peut la contourner encore une fois... Même le médecin l'avait regardé bizarrement, pourquoi cet incident la touche autant?.. Même Vlad a le regard qui change...

-"Sont-ils tous fous ou c'est moi?"

Lena se lève. Elle met son manteau et décide de sortir. Prendre l'air, se réfugier dans la nuit. Elle marche dans les allées du camp. La neige grince doucement sous ses pas. Seuls soupirs dans le silence. Rythmés. Doux. Comme l'air. Lena respire profondément. Ses pas l'amènent devant l'infirmerie. Elle marque un temps de pose. Elle tente de deviner sous quelle fenêtre se trouve le lit de Yulia. Lena sourit. Petit sourire. Ironique.

-"Ca y est, je deviens folle..."

Elle reprend son chemin. Elle tente de distancer au plus vite l'infirmerie. S'éloigner. Fuir. Elle grimpe la butte du camp, une des collines les plus hautes de l'endroit. Arrivée au sommet, elle reste là, debout. Le regard tourné vers la ville. Essoufflée. Elle contemple les lumières de Moscou qui scintillent devant elle. Elle devine les dômes de la Place Rouge. Elle devine le long ruban noir de la Moskova. Un vent frais vient caresser ses joues. Un vent qui l'apaise. Moins de tourments. Moins de questions...

Soleil. Un soleil d'automne. Bas. Ses rayons éclaboussent l'infirmerie. Yulia ouvre les yeux. Combien de temps a-t-elle dormi? Deux jours, trois jours? Les calmants ont fait l'effet. Un peu assommée. Elle tourne la tête. Lourdeur. Elle voit sa petite poupée russe sur sa table. Lena, sans aucun doute. Elle est donc venue. Elle n'a pas voulu la réveiller. Elle s'est ensuite rendue au dortoir pour ramener ce petit objet qui trônait d'habitude à côté de sa paillasse. Mascotte de toutes les confidences. Peut-être a-t-elle eu droit aussi à un délicat baiser... "Non, quand même, je me serais réveillée..." Pense Yulia en souriant.

Elle a envie de se lever, bouger. Mais à la moindre tentative, une douleur lui rappelle qu'il est trop tôt pour cela... Elle arrive néanmoins à se relever un petit peu en s'adossant à l'oreiller. Elle regarde alors par la vitre. Le jour. La lumière. Seule compagne du temps qui s'écoule... Lentement.

Lena pousse la porte de l'infirmerie. Fin de journée. Un petit signe à l'infirmier qui la salue, gardant son éternel mégot à la bouche. Elle voit Yulia. Sourire. Mais sourire distant. Yulia le sent. La démarche de Lena est un peu raide. Gênée.

-"Salut, je... Je venais voir comment ça allait..." Dit Lena.

-"Bonjour Lena, je vais bien... Disons que je vais mieux..." Répond Yulia.

Lena marque un temps d'hésitation. Elle aurait envie de s'asseoir. Geste arrêté. Elle reste debout.

-"Je te remercie beaucoup pour ceci, ça m'a fait beaucoup plaisir" Poursuit Yulia en montrant la petite poupée gigogne.

Mais Lena fait mine de rien. Même pas un hochement de tête.

-"Je voulais juste savoir comment ça va... Tu sais, j'ai du travail de secrétariat pour toi... Et donc, voila... Je voulais savoir juste... Quand tu seras rétablie pour..." Poursuit Lena comme une leçon qu'on annone. Automatique. Grippée. Lena s'en veut. Lorsqu'elle avait répété cette entrevue dans sa tête, les mots coulaient plus facilement. Évidemment, pourquoi avait-elle du amener cette petite poupée? Stupide... Yulia va se rendre compte de... Non. Il n'en est pas question. Pas de pensées idiotes. Yulia est juste une prisonnière qui doit effectuer un travail pour moi. C'est mon seul intérêt pour cette fille. Rien d'autre. Rien. Rien. Lena se réfugie dans cette litanie. Presque une prière.

-"Bon, je dois te laisser, heu... Au revoir... Yulia..."

Yulia sourit. Un petit sourire en coin. Comme elle sait les faire. Plein de sous-entendus. Lena se sent rougir.

-"Au revoir, camarade lieutenant..." Soupire Yulia comme un petit défi.

Lena hoche la tête. Elle se retourne, et comme un automate, elle franchit la porte. A peine refermée derrière elle, Lena se met à pleurer. Elle marche vite. La tête baissée. Ses longs cheveux comme rempart de ses larmes. Vite rentrer chez elle.

Yulia, de sa fenêtre la voit ainsi disparaître. Petite ombre. Elle s'étend sur son lit. Se relâcher. Haussant les sourcils. Mon dieu, que le temps va être long sans elle...

Neige et pluie. Pluie et neige. Résumé de ces journées de novembre. Courtes en clarté. Longues en nuit. Lena fréquente à présent tous les soirs le mess des officiers du camp. Tentative de vie sociale. Se changer les idées. Voir d'autres personnes. Illusion de solution.

Elle s'installe sur le tabouret, face au comptoir. Décor sobre, en bois. Brouhaha de paroles. Costumes d'officiers. Verres de vodka. Derrière le comptoir, un planton qui fait office de serveur maladroit dans un tablier blanc. Lena commande une vodka. Première. Elle ne boit pas d'habitude, mais... Une semaine... Une semaine sans voir Yulia... Pas une semaine sans penser à elle, non. Au contraire. Combien de fois a-t-elle du rebrousser chemin quand ses pas l'amenaient à l'infirmerie?

Elle n'a plus envie d'y penser. Boire et oublier. Non, se changer les idées... L'alcool brûle ses lèvres, sa bouche, sa gorge. Coup de chaleur. Il y a Yvan, Gregory, "le Gros", Piotr, et les autres... Enfin, presque tout ce qui se fait comme officier du camp... Les rires sont gras et l'ambiance presque bon enfant. Lena s'est plus ou moins fait accepter dans ce monde masculin. Le fait qu'elle soit la fille d'un général n'est sans doute pas étranger à cela. Au NKVD on craint la hiérarchie. Entre loups et chiens, on connaît le pouvoir des lèches.

Ce que Lena ignore, c'est qu'elle est l'objet d'un pari ouvert entre ces hommes. Qui sera le premier qui la mettra dans son lit? Le verre de vodka ne passe donc pas inaperçu. Les loups se rassemblent autour de la proie... Sourires, vannes, chant... Rires et puis... Tiens, encore un verre... Les pitreries de Piotr, les histoires de l'oncle du "Gros", la valse avec Gregory... Lena rit. Elle s'amuse. Elle oublie... Et puis, l'alcool... Tout tourne délicieusement autour d'elle. Tout semble léger.

- "Vas-y Lena, le suivant, c'est cul sec!" Lance joyeusement Piotr.

-"Oui, on passe aux choses sérieuses, la bleue!" Surenchérit "le Gros".

Et la vodka coule... Piotr est assis à côté de Lena. Il ponctue ses blagues en une petite tape sur la cuisse de la rouquine. Rires. Lena boit son verre d'un coup. Sous les applaudissements de ses collègues. Piotr repose sa main sur la cuisse de Lena. Il la laisse. En d'autres circonstances, cette dernière aurait réagit. Mais ce soir, ce contact ne lui semble pas répugnant... Enfin, pas trop... Lena reprend un verre... Elle commence à ne plus suivre la conversation. Et toutes les paroles et tous les sons la font rire.

Puis parfois un éclair de lucidité. Que fais-je ici? Et ce type qui me colle? Piotr commence à caresser la jambe de Lena. Un petit mouvement, d'abord très discret. Les autres mâles l'ont remarqué.

-"Hé Lena, tu te laisses faire par ce blondinet?... " Dit Gregory en la prenant dans ses bras. "Faut te méfier des blonds, c'est pas des bons amants..."

-"Ho Greg, lâche-la, tout ce que tu dis, c'est que des conneries" Proteste Piotr.

Éclat de rires des autres. Piotr en profite pour tirer Lena à lui et l'embrasse sur sa joue. Contact humide. Les coqs se mettent en scène. Lena reprend une rasade de vodka. Tout semble tourner autour d'elle. Tiraillée entre Piotr et Gregory. Ce dernier l'embrassant sur ses lèvres. Haut le cœur, elle se débat. Geste brusque. Lena se lève.

-"Lâchez-moi !".

Piotr se lève aussi. Doucement, il esquisse un geste vers Lena en tentant de la prendre par un bras. Les autres rient.

-"Écoute, Lena, je... Tu es la plus douce, la plus jolie des filles que je..." Dit Piotr.

Lena éclate de rire. Tout tourne autour d'elle. Puis un éclair de lucidité. Encore un. Mais cette fois-ci, l'idée qui lui vient à l'esprit remonte du plus profond d'elle-même. Comme un cri. Comme une délivrance... Elle regarde la mine déconfite de Piotr. Elle redouble de rire. Elle se retourne vers le bar, prend la bouteille et boit à même au goulot. Elle tousse, s'étouffe presque, et crache le trop plein de sa bouche sur le bar.

Gregory tente de la reprendre dans ses bras. Elle se dégage par un geste du coude. Violent. Brusque.

-"T'as pas compris? Vous comprenez pas?" Crie Lena entre deux hoquets. Elle éclate de rire. Un rire un peu forcé. Amer.

-"Je suis une gouine! Je suis une sale lesbienne... Ah, vous devriez voir vos têtes!" Poursuit-elle en éclatant de rire à nouveau devant les visages hagards de ses collègues. Lena sort du mess en titubant. Elle laisse derrière elle Piotr et les autres débattrent sur la véracité à accorder à sa révélation.

L'air frais. Glacé. Tout tourne encore plus vite autour de la rouquine. Elle s'effondre. A même le sol. Le nez dans la boue. Elle vomit. Elle se relève. A quatre pattes. Tremblotante, nauséeuse. Tout se bouscule dans son esprit. Elle ne sent plus son corps. De la ouate. Partout. Ce serait presque agréable. Mais il y a ce marteau qui frappe sa tête. Fort. Très fort. Elle glisse. Elle rechute. Elle tente de s'accroupir.

Devant elle, des vitres. Une porte vitrée. Elle reconnaît cet endroit. L'infirmerie. Yulia que je n'ai pas visité. Yulia que j'ai laissée seule. Parce que je suis lâche. Parce que je suis honteuse. Lena pleure. Mélancolie. Angoisse. Tristesse. Sur ses lèvres, un prénom. Elle le marmonne. Et pour se libérer de toute sa peine, elle hausse la voix. De plus en plus fort. Crier ce prénom, le pleurer, le supplier. Yulia... Yulia... Yulia!

A l'étage, une fenêtre s'ouvre. L'infirmier de garde. Pas content

. -"C'est pas bientôt fini ce raffut? Qui est là?"

Lena se retire en titubant. Ombre d'un pantin désarticulé. Elle poursuit son chemin à travers le camp. Après de nombreuses chutes, elle pousse enfin la porte de son pavillon. A l'intérieur elle s'écroule. Tout en vomissant. Douleurs à l'estomac, à la tête. Et cette maudite pièce qui n'arrête pas de tourner... Tourner... Tourner...

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