A Contre Ciel - Zwartkat

Chapitre 01

Combien de temps avait-elle passé derrière ces murs de briques, à apprendre le métier d'officier de l'Armée Rouge. Elle ne le savait plus elle-même. Elle respire l'air frais de cet automne 40. Un air vif et piquant. Ses bouclettes rousses lui passent régulièrement devant les yeux pour lui rappeler que le vent d'Est amènera bientôt la neige.

Ils sont une trentaine, alignés, vêtus de leurs uniformes verts chatoyant aux plis impeccables. Elle n'avait écouté que d'une oreille distraite les discours officiels. C'est le moment de recevoir les galons. Félicitations. Honneur. Poignées de mains.

Mais ce n'est pas le plus important pour Lena. Non. Elle attend avec impatience, la remise des ordres de missions, ce petit papier orange qui va décider de toute sa carrière et qui lui sera délivré dans un des innombrables bureaux vétustes de la caserne, loin des tambours et des drapeaux.

Plus que quelques heures. Lena ne sent même plus les picotements dans les jambes à force de rester fixes. Plus que quelques heures avant de connaître son affectation... Devant Lena, les drapeaux font échos aux mouvements de ses cheveux. Un clin d'œil du vent, encore lui. Une invitation à le rejoindre, là-haut dans le ciel... et voler.

Elle avait, scrupuleusement, rempli tous les formulaires de demande d'affectation, un an plus tôt. Déjà un an... Malgré la désapprobation de son père, rare général qui était encore dans les grâces du Parti, elle avait opté pour un régiment de combat dans l'armée de l'air. Elle avait réussi les aptitudes physiques et ses notes qui la plaçaient parmi les trois premiers de sa circonscription devraient lui permettre n'importe quel choix.

Après la cérémonie, Lena doit encore patienter devant le buffet dressé pour l'occasion. Tenir son verre à la main et faire le tour des congratulations, échanger les adresses avec les collègues en se promettant de garder le contact, sourire et encore sourire et s'enchanter devant les parents et amis qu'on lui présentait

-"Voyons Lena, ton père n'a pas eu l'occasion de se déplacer, quel dommage, est-ce que ta maman est là au moins, présente-la-moi... "

-" Je pense que je ne pourrai pas",doit-elle chaque fois répondre avec un sourire gêné, "je n'ai malheureusement pas connu ma maman, elle est décédée peu de temps après ma naissance."

Et ce moment qu'elle déteste le plus, cet éclair dans le regard de son interlocuteur, une lueur de pitié et de méfiance. Et puis surtout, ces mots mielleux, presque automatiques, une confiture écœurante de désolation et de compassion. Non, Lena n'est plus une enfant. Elle n'est pas pauvre. Elle n'est pas triste. Et demain... Elle volera.

Lena s'éloigne du chapiteau qui abrite les mondanités et autres coupes de vins mousseux. Elle se dirige doucement vers le grand bâtiment rouge brique qui l'a vu devenir officier. Comme mon papa, pense-t-elle. Elle sourit. Elle entre par la porte des élèves, grincements de vieilles charnières. Poème mal huilé.

Son regard se pose sur tous ces coins qu'elle ne reverra plus. Elle passe par la salle d'études, puis monte à l'étage. Ah, cet escalier… Que de rires… Elle s'arrête. Est-ce qu'elle ne les entend pas encore résonner? Les salles désertes semblent ranimer tant de souvenirs.

Tiens, le petit coin où elle a échangé un baiser avec Youri. Ils avaient gravé leurs noms sur le bois d'une vieille poutre. Trois heures de colle… c'était cher payé pour un garçon qu'elle ne revit plus après un mois… Il avait échoué aux épreuves physiques. Il a du quitter, dommage… Elle lui avait bien écrit quelques lettres, mais…

Et là, la classe de sciences. Avec cette grande perche de Nathalia, elles s'étaient amusées comme des folles à mimer les sons d'animaux au cours de Mr Politeef, un brave savant bigleux qui à un moment, avait vraiment cru qu'une chèvre et un cochon s'étaient introduit dans la classe.

Lena poursuit son petit pèlerinage d'adieu. Soudain, elle entend des voix. Elle franchit le couloir pour déboucher sur le grand hall. Non, les voix ne proviennent pas de la mémoire des murs. Au centre du grand hall, elle reconnaît que trop bien trois silhouettes qui s'avancent vers elle.

- « Alors la petite surdouée, tu vas t'envoler pour bientôt? » Le visage hilare, cheveux gras bien plaqués, petits yeux grassouillets, le garçon qui venait de parler la toise. Il a l'habitude de jouer les durs avec ses deux compagnons qui ne le quittent jamais d'une semelle. Prototype du mâle de dix-huit ans, plus stupide que méchant.

- « Tu ferais mieux de goûter au septième ciel avec moi, moi je te ferais voler, et j'ai un super manche à balai. » Ses deux sbires éclatent de rire. Echos dans le vide.

- « J'ignorais vraiment que tu es un expert en la matière, Nicolai… » Répond Lena en se détournant.

- « Oh, pas si vite, beauté rousse, des mauvaises langues disent que tu n'es pas encore sortie avec un garçon… Est ce que tu sais au moins comment ça marche, hein?…Ou faut peut-être te montrer? » Ses mains palpant la poitrine de Lena, son rire niais, repris en chœur par ses potes qui commencent à entourer Lena.

- « Je ne sais pas Nicolai, en cette matière, je ne sais faire qu'une chose, mais il paraît que je le fais bien, approche… »

Sous les huées de ses compagnons, Nicolai s'approche de Lena. Elle l'attrape par les épaules, le penche légèrement, doucement, puis… Un coup de genoux placé juste à l'entrejambe. Le garçon s'écroule à terre. Gémissements. Douleurs aiguës.

Avant que son collègue de droite ne puisse faire un geste, elle décoche un puissant coup de poing sous le nez, en y mettant tout le poids de son corps. Il tombe également à terre. Elle se retourne vers le troisième qui fait deux pas en arrière.

- «Doucement camarade Katina, on ne faisait que de rire…. »

- « Pas de soucis, Yvan, moi aussi… Pure plaisanterie… » Répond Lena qui se retire doucement du grand hall pour disparaître de la vue du trio. Laisser l'adrénaline redescendre doucement. Yeux mi-clos. Laisser les insultes qui s'élevent derrière-elle. Laisser ces pauvres gamins. Quand Lena sort du bâtiment, les battants des portes balancent doucement, comme une page que l'on tourne.

Le bruit du tampon frappé sur le papier. Résonance sourde et grave… la première larme s'écoule sur sa joue. Jusque là, Lena n'avait pas cligné des yeux. Elle n'avait, même pas avec un soupir, émis une quelconque protestation. Maintenant ses lèvres tremblent. Tout son corps tremble. Elle met un certain temps avant de pouvoir prendre le document que l'officier recenseur lui tend. Absence... hors du temps, hors de soi, hors de tout.

-"C'est au bureau politique, que vous sera remis votre uniforme ainsi que votre ordre de mission, vous dépendrez du Colonel Kretchnef. Des questions, Camarade Lieutenant?"

Lena reste muette. Les bras le long du corps. Mais crucifiée. Avec au bout de sa main tremblante son papier d'affectation en guise de couronne d'épines. Le petit officier recenseur fait la moue. Il a en aversion ces femmes officiers sorties d'écoles prestigieuses. Et en plus il ne comprend pas le manque d'enthousiasme de cette rouquine... Un poste dans le NKVD, la direction politique de l'armée, que rêver de mieux en terme de pouvoir? Pourquoi cette imbécile reste de marbre?

-"Bien, si tout vous semble clair, Lieutenant, vous pouvez disposer..."

Lena marche dans les couloirs du Centre Administratif comme une automate. Elle serre dans ses bras pêle-mêle, son uniforme, ses papiers, son képi... Elle ressemble plus à une réfugiée en déroute qu'à un officier... Croisant que des ombres sur son passage. N'étant elle-même plus qu'une ombre...

Dehors la nuit tombe doucement. Elle marche. Ignorant la foule. Elle laisse échapper ses pleurs. Sa haine, sa déception, son dégoût... Et puis... ces mots, au bout de ses lèvres, elle les vomit presque... Papa... pourquoi?

Elle s'assied à même le sol, adossée à un volet métallique de magasin fermé… laissant tomber tous ses effets par terre. De l'autre coté de l'avenue, un arrêt de tramway. Une petite fille avec son père. Elle danse sur ses genoux. Les sanglots de Lena redoublent. Les raies lumineuses des phares des véhicules éblouissent ses yeux mouillés. Cela la ramène un peu à la réalité. Elle essuie son visage. Elle ne désire pas rentrer chez elle ce soir. Ne pas voir son père. Ne pas lui demander pourquoi. Ne pas l'entendre lui dire que la guerre est pour bientôt. Ne pas l'entendre lui dire que par ces temps, c'est mieux une affectation à l'arrière. Ne pas l'entendre lui dire que c'est pour son bien. Ne pas l'entendre comment il a demandé cette faveur au comité d'affectation... Non, Lena ne veut rien entendre...

Elle ne peut pourtant pas s'empêcher d'imaginer les prochains dialogues qu'elle aura avec son père. Se trouver face à lui. Peut-être assis à table. Cette vieille table de chêne. Cette vieille salle à manger. Le bruit de l'horloge. Devoir plier les bords de la nappe blanche et les déplier, geste nerveux. Le temps de tenter d'expliquer son point de vue. Sa voix, le tic-tac de l'horloge… et le silence. Et puis voir le visage de son père qui rougit. Emotions. Puis les regards qui se perdent vers le plafond... Trahison... Et puis finalement, l'un ou l'autre qui élèvera la voix... Confrontation... Et elle sait qu'elle perdra cette bataille là aussi…

Lena se relève. Elle ramasse son uniforme. Elle regarde son képi. Bordure verte NKVD. « Je te hais, toi » lui adresse-t-elle. Lena traverse toute la ville à pied pour rejoindre son domicile. Elle se donne le temps de laisser tomber sa colère. Les rues maintenant désertes et glacées défilent au rythme de sa peine. Au rythme de ses pas. Quand elle arrive au petit appartement, c'est une Lena calme et presque sereine qui découvre que son père dort déjà. Elle est soulagée. Elle se couche tout habillée sur le divan. Et elle s'endort d'un sommeil profond. Un sommeil noir, sans rêves, mais profond.

Elle se réveille en sentant la main de son père caressant ses cheveux. Le soleil est levé. Et en contre-jour, la silhouette de son père, accroupi, auprès d'elle. Elle devine plus les traits de son visage qu'elle ne les voit.

- « Le café est prêt…tu sens le parfum? »

Lena acquiesce de la tête…. Elle s'étire, doucement. Petit chat tout endolori. Serguei Katine, lui s'est relevé, craquement du parquet. Il verse le café dans les bols. Il s'assied à table. Lena, doucement, le rejoint en face de lui. Ils ont les même traits de visage… Lena n'a reçu de sa maman que ses magnifiques yeux verts, qui peuvent parfois changer de couleur suivant l'humeur… Ce matin, ils doivent être gris.

- " Ta première affectation est à Moscou…. Je t'ai déjà réservé les billets de train. Tu feras l'encadrement des peines de réhabilitation…"

Lena sourit tristement.

- « Garde-chiourme, c'est ça, ton ambition pour moi…. »

Son père ne sourcille pas. Il continue à la regarder.

- « Non, Lena, je t'ai trouvé ce poste à Moscou…Parce que … Je connais bien le responsable, tu auras droit à un travail de gestion intéressante… Enfin, j'espère… En plus, il y a une école civile d'aéronautique là-bas. Et je t'y ai inscrite. »

Lena relève la tête… Elle comprend parfaitement le point de vue de son père. Elle sait que la durée de vie moyenne d'un aviateur en période de combat est de 16 minutes, elle sait que bientôt, malgré l'absurde propagande du moment, les nazis attaqueront la Russie. Elle sait que son père tient trop à elle pour lui permettre de prendre de tels risques. Mais elle ne dit rien. Elle reste enfermée dans un mutisme jusqu'au départ du général. Quand la porte se referme derrière lui, elle regrette de ne pas lui avoir dit merci, au moins pour la touchante attention de l'avoir inscrite à l'école d'aviation. Lena prépare ses bagages… Puis avant de rejoindre la gare, elle laisse un petit mot… au feutre sur le petit tableau en bois dans la cuisine, comme à son habitude: Papa, Spaciba.

Moscou, camp de réhabilitation des cas sociaux, secteur Travaux Publics. La pluie. Gouttes à gouttes. Inlassable harassement humide. Ses cheveux collés au visage Lena remonte doucement le chemin de pierres. Elle devine la silhouette du premier garde. Point d'exclamation avec un fusil. Et puis le bruit des pioches contre la roche. Sacade. Lena a envie de rebrousser chemin.

En contrebas de la route, elle les découvre finalement. Une vingtaine de prisonniers. Poisseux. Couverts de loques et de misères. Elle n'ose pas trop les regarder, ces ennemis du Peuple. Son regard glisse doucement sur la sentinelle, un brave malchick issus des plaines d'Ukraine. Au garde à vous impeccable devant la rouquine aux effrayants galons verts. Lena fait un petit signe de la tête, en guise de repos.

-"Soldat deuxième classe Vlad Shencko, au rapport, Camarade Lieutenant!"

-"Repos, repos, soldat..." Soupire-t-elle.

Elle ne détache pas son regard du soldat. Peur de voir les prisonniers. Peur de ces ombres. Vlad sent le malaise. Il lui sourit.

-"Rien à signaler Camarade Lieutenant, tout est en ordre, aucun prisonnier n'a manqué l'appel."

-"Merci, soldat... C'est ma première affectation... Dans ce domaine..." Balbutie-t-elle.

-"Vous verrez, Camarade Lieutenant, c'est très calme, ici, ce ne sont que des civils... "

Lena sourit. Un sourire très triste, une fatigue désolée. Elle se retourne vers les travailleurs forcés. Quelques vieillards, quelques femmes... Et puis cette pluie. Lena descend sur la plaine lentement déblayée à coup de pioches et de doigts crispés sur de lourds cailloux. Doigts en sangs. Souffrance silencieuse. Elle sent leurs frissons à son approche. La peur.

Lena s'arrête. Une jeune fille, cheveux noirs. Enfoncée dans la boue jusqu'aux chevilles. Elle tente de soulever une pierre. Trop mince pour y arriver. Trop faible aussi sans doute. Lena s'agenouille. Un réflexe? Elle prend la pierre avec la jeune femme.

-"Où faut-il la mettre?"

-"Dans la brouette..." Répond la jeune femme, les yeux écarquillés.

Les coups de pioches s'arrêtent. Tous les regards se tournent vers Lena. Une apparition surnaturelle n'aurait pas fait plus d'effets. Elle sent leurs regards mêlés d'appréhension et de surprise. Dans son dos, devant elle, partout. Des visages hagards. Des yeux étonnés. Seule la jeune fille aux cheveux noirs commence à regarder Lena droit dans les yeux avec un petit peu moins d'étonnement. Elle ébauche même un sourire... Mais le soldat Vlad a perdu son sourire. Il descend vers Lena le fusil à la main. Qui lui a envoyé une empotée pareille? A son approche, tout le monde se remet au travail. Lena pose la pierre dans la brouette avec la jeune femme.

-"Tu es nouvelle, toi, c'est ça, hein?" adresse la fille à Lena.

Lena n'a pas le temps de répondre. Vlad repousse la jeune femme aux cheveux noirs avec la crosse de son fusil. Elle tombe dans la boue.

-"Tu n'as pas le droit d'adresser la parole au Camarade Lieutenant, vermine!". Il se retourne vers Lena, gêné : "Camarade Lieutenant, il ne faut pas que vous restez ici,... Remontez avec-moi, c'est plus prudent..."

Lena regarde la jeune fille à terre. Cette dernière se relève péniblement. Elle grelotte. Sentiment d'impuissance, sentiment d'injustice, tout tourne dans l'esprit de Lena... Il faut réagir... vite...

-" Soldat Vlad, ordonnez une pause à ces pauvres gens. Nous parlerons après."

Le ton ferme de l'officier. Vlad s'exécute. A l'annonce de la pause, les ombres se laissent glisser sur la moindre pierre pas trop maculée de boue. Allonger les jambes. Souffler. Respirer sans efforts. Certains regardent en biais cette petite lieutenante du NKVD. Une extraterrestre. Lena est remontée au-dessus de la route. Suivie de la grande carcasse du soldat Vlad. Elle se retourne vers lui.

-"Il nous faut des paires de gants. Des bottes aussi. Ainsi que des pansements."

-"Vous savez, Camarade Lieutenant, ce n'est pas trop l'habitude ici de..."

-"Je me moque des habitudes, Soldat Vlad, vous avez un autre commentaire?" La rouquine parle en détachant bien chaque syllabe. Autant de flèches à son interlocuteur. Elle lève un peu son menton, princesse des steppes russes qui sait ce qu'elle veut.

-"Non, camarade Lieutenant. A vos ordres." balbutie le géant, visiblement impressionné.

Lena se radoucit. Elle esquisse un léger sourire. Elle jette encore un regard sur "son équipe". Elle les a adoptés. Elle trouvera les équipements nécessaires à leur travail, c'est décidé! Elle a trouvé un combat, et pas des moindres, batailler avec l'administration pour soulager la peine de ces pauvres gens.

Lena s'en retourne vers sa Jeep. Juste avant de partir, elle croise le regard de la jeune femme aux cheveux noirs. Deux yeux bleus et un sourire. Lena lui sourit aussi. Une goutte de soleil dans toute cette pluie.

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