tATu - A Contre Ciel - Zwartkat

Prologue

Je n'attendais que ce moment là. Pouvoir monter avec mon père dans son avion. Je le guettais du coin de l'oil, assise par terre dans un coin du bureau. Soi-disant absorbée par mes jeux, je ne perdais rien de ses gestes. Je savais qu'au moment où il commencera à ranger ses papiers en les liant minutieusement avec des trombones, il allait se lever pour se diriger vers le secrétaire et le fermer à clé. Et alors, à ce moment précis, rituel immuable, il allait se tourner vers moi. « Lena, tu es prête, ma chérie? »

Nous parcourions alors les couloirs de l'État Major. Longs rubans de parquets cirés bordés par d'innombrables portes, fermées, entrouvertes, ouvertes, toutes débouchant sur les mystères du monde des adultes. Quelques visages aussi. Des saluts réglementaires pour mon père et de temps en temps une caresse sur ma tignasse rousse ébouriffée, parfois avec un petit mot gentil. Et enfin, la sortie. Une grosse bouffée d'air et le chemin asphalté vers les hangars.

Encore quelques gardes qui nous saluent martialement et enfin, but de notre pèlerinage, le hangar 114 et son Tupolev, superbe oiseau d'acier et de bois à robe verte, sertie de l'étoile rouge.

Mon père grimpe le premier et puis me hisse au-dessus de la carlingue pour me plonger dans le cokpitt, oui, je sais papa, je fais attention à ma tête. Et là, je m'installe à califourchon sur ses genoux. Je me promets de monter à la place du mitrailleur plus tard, quand je serai grande. Pour l'instant, du haut de mes 10 ans je surplombe toutes les commandes du poste de pilotage.

Et je n'ai plus qu'à me blottir dans les bras de mon père et d'inspecter chaque étape du décollage. Arrivée d'essence, levée des coupes circuits, action de la pompe, et puis le starter et le moteur commence sa ronde, doucement comme un félin qui s'apprête à rugir de plus en plus fort. Levée des freins, on démarre avec le charme maladroit de l'albatros, mouvements saccadés et sursauts qui épousent les dénivellations imperceptibles du terrain.

Je reste silencieuse, je goûte toute la magie de ce prélude au vrai instant de bonheur. Arrivés sur la piste, mon père avance les gaz, presque au maximum, signal pour l'albatros de se transformer en fauve assoiffé de vitesse.

Le paysage commence à défiler de plus en plus vite, et soudain, sous la légère traction du manche, l'avion se projète dans les airs. Je voudrais regarder partout, sur les cotés, en arrière, devant, partout. Je vole. Sacre de toutes mes sensations d'enfant. Toute contre mon père, abandonnée dans ses bras, je survole le monde. Le soleil, les paysages, l'horizon deviennent les complices de mon extase. Ô Dieu, je sais que tu n'existes pas, mais si tu savais comme c'est bon de voler.

Sommaire - Chapitre suivant

Retour à la page index